02/01/2012

Quels Verts en 2012 ?

Un bilan 2011 mitigé

L'année 2011 aura vu un bilan mitigé en termes électoraux pour les Verts : perte de sièges dans plusieurs cantons et augmentation de la part électorale dans d'autres. Sur les questions de fond, a-t-on pu lire, le bilan serait positif, en cela que nos idées, telle la sortie du nucléaire, auraient, après des dizaines d'années de luttes, convaincu mêmes les plus récalcitrants. Plusieurs explications ont été tentées pour expliquer ce bilan mitigé en terme électoral, souvent des tentatives dictées par l'émotion - voire l'ambition du moment de certains loups médiatiques censés représenter la nouvelle génération des Verts appelée à remplacer celle du vieil éléphant gauchiste de président, Ueli Leuenberger.

 

L'alliance avec le PS critiquée


Cet empressement a pu faire dire à certains que la défaite des Verts était due à une politique trop calquée sur le Parti socialiste :  « Les socialistes sont étatistes alors que nous sommes plus attachés à la responsabilité individuelle. Nous parlons coopératives, là où ils parlent logement public. » expliquait un de ces jeunes loups médiatiques dès lors prompts à nous vendre de nouveaux alliés moins dogmatiques : « pour la législature à venir: il est temps de collaborer avec les Verts libéraux, «même si ce parti est encore un fourre-tout sans programme politique». «Par le dialogue et l'échange dans un premier temps, puis éventuellement dans le cadre d'une collaboration plus étroite à moyen terme. Pour autant qu'ils se montrent attentifs aux questions sociales et qu'ils renoncent à leur ligne anti-étrangers.» (sic !). Ouf, nous sommes sauvés, il y aura quand même certaines conditions à notre ralliement au "verts" libéraux...


Une alliance avec les Verts lib' contre nature


Ces gens oublient que les Verts libéraux, à Genève et comme dans beaucoup d'autres endroits, se sont alliés avec la droite dure, et qu'à 300 voix de plus, par le jeu des apparentements, ils auraient fait élire Pierre Weiss (à la place de Manuel Tornare, ndlr.), un des pire pro-nucléaire et anti-écolo qui soit... Pourtant tout neuf parti sur la place, les verts libéraux genevois ont déjà eu le temps de s'afficher pleinement à droite. Le PVL s'est clairement positionné en concluant un apparentement avec le PLR et le PDC et il roule pour la traversée du lac et le passage à trois voies de l'autoroute de contournement. Mais l'affaire semble pourtant déjà avancée lorsqu'on entend Isabelle Chevalley : « si la génération d'Antonio Hodgers ou d'Adèle Thorens prend le dessus, les collaborations seront plus aisées ». On n'en doute pas une seconde. Manque de chance pour ces jeunes loups, entre temps les Verts libéraux vaudois semblent préférer effectuer ce dialogue électoral avec l'UDC...


Ce qui rapproche et différencie Verts et Socialistes


Mais parlons du fond, qui touche à l'identité profonde des Verts. On nous explique que « les socialistes ont une vision très centralisatrice, alors que nous, nous prônons plus de responsabilité individuelle tout en restant fermes sur notre ligne humaniste. » et que les Verts peuvent « revendiquer une certaine filiation avec le mouvement libertaire, en rupture avec la vision socialiste type d'un Etat qui organise trop la société et les individus. Nous visons à l'autogestion des individus, en réseau, coopérative, ou association. L'émancipation de l'Homme par lui-même et non par l'Etat, mais où la solidarité et l'entraide jouent un rôle important. »

L'idée est donc de se démarquer des socialistes et de se rapprocher des libéraux. Dès lors on pioche dans l'écologie politique les arguments (responsabilité, autonomie) pour justifier cette démarcation. Or comme l'explique Eva Sas, "l'écologie politique rejoint la social-démocratie sur deux points structurants : la régulation et la répartition des richesses" (Philosophie de l'écologie politique, De 68 à nos jours). S'il semble évident pour tous les Verts que le marché est incapable de résorber de lui-même les questions environnementales, et qu'il faut donc un Etat fort capable de mettre des limites à la dégradation de la planète, il semble que la nécessité de la répartition des richesses, elle, ne soit pas pour tous un élément central que nous partageons avec le PS (bien que les Verts suisses soutiennent officiellement l'initiative 1:12 de la Jeunesse socialiste...). Certains jeunes loups médiatiques ne trouvent même rien à redire au PLR Fathi Derder lorsqu'il affirme que « les affaires éthiques sont juste des questions privées tant que l'on n'appelle pas l'Etat à l'aide. Même chose pour les hauts salaires. Ce n'est pas une question éthique. A partir de quel niveau sont-ils choquants? La législation sur leur plafonnement devient vite impossible à gérer. » (...)

Que les riches soient devenus plus riches et les pauvres plus pauvres, que le temps de travail se soit allongé,  mais le niveau de salaire ait, lui, baissé, que les syndicats aient été affaiblis et aient été poussés à faire des compromis, que les systèmes sociaux sont attaqués et que des millions de gens se voient privés de leur dignité, que l'insécurité et l'absence de perspective gagnent du terrain, tandis que la concurrence, l'agressivité et l'instabilité atteignent de nouveaux pics, qu'à Genève, 15% de la population n'a pas accès à la santé faute de moyens, et qu'il y a un million de pauvres en Suisse, pendant que d'autres reçoivent des salaires indécents ne semble pas déranger certains. Ou du moins, cela ne serait pas régulable...

Pourtant, l'écologie politique rejoint la social-démocratie dans sa volonté de réguler et répartir les richesses. Si l'écologie politique est en accord avec ces postulats des sociaux-démocrates, elle se démarque en effet sur d'autres points. Oui, l'écologie politique entretient des rapports de méfiance avec un Etat fort, qui a été fortement impliqué dans les atteintes environnementales (cf. le nucléaire). Oui l'écologie politique porte plutôt sa confiance vers l'auto-organisation de la société civile. Mais le point central et décisif qui distingue les verts des socialistes est à chercher ailleurs, et cela on préfère ne pas en parler...

Le critère décisif propre à l'écologie politique : la critique de la croissance


Comme l'explique bien Eva Sas, ce qui différencie plus fondamentalement la social-démocartie de l'écologie politique, c'est que cette dernière ne partage pas la croyance dans le progrès et la croissance. Pour les sociaux-démocrates, la croissance économique est nécessaire car elle va améliorer le sort des moins aisés.

Or pour l'écologie politique non seulement la qualité de vie n'est pas strictement liée à la croissance, mais « c'est en maintenant l'illusion d'un mouvement d'ascension social [...] que l'ordre social inégalitaire se maintient. ». Ou comme le disait déjà Jean Baudrillard : « Renversant le faux problème : la croissance est-elle égalitaire ou inégalitaire ? nous dirons que c'est la croissance elle-même qui est fonction de l'inégalité. C'est la nécessité pour l'ordre social « inégalitaire », pour la structure sociale de pivilège, de se maintenir, qui produit et reproduit la croissance comme son élément stratégique. » (La Société de consommation).

Dès lors prétendre, comme se plaisent à le faire certains, que le point d'achoppement différenciant verts et socialistes est la « responsabilité individuelle » (concept méritocrate libéral s'il en est) et la méfiance envers l'Etat, c'est nier les fondements de l'écologie politique et construire le lit d'une nouvelle ligne politique des Verts en faveur de la dérégulation.

La pierre angulaire de l'identité des Verts qui tranche face aux discours et dogmes de la social-démocratie réside dans la critique de la croissance économique qui maintient les inégalités. Le discours écologiste, s'il prétend se nourrir de l'écologie politique au fondement de son combat, doit revendiquer la réduction des inégalités comme objectif en soi puisque nous vivons dans un monde aux ressources limitées et que l'accroissement global des richesses matérielles n'est plus envisageable.

A la croissance, il faut substituer une répartition volontaire des richesses, comme les Verts suisses l'affirment : « Le dogme de la croissance infinie a fait long feu, il faut repenser la production et la répartition des richesses pour ménager les capacités de régénération des écosystèmes. » Cela demande d'engager des véritables politiques de décroissance et de répartition des richesses.

Les Verts, un électorat intéressé par la décroissance à conquérir


Alors que jamais autant de partis, sur l'ensemble de l'échiquier politique, ne s'étaient autant revendiqués du combat écologique, les Verts ne peuvent plus baser leur politique en faisant trop de compromis et, surtout, en n'osant pas s'affirmer sur certaines thématiques pourtant au fondement de l'écologie politique, comme par exemple la décroissance. Cela ne ferait qu'augmenter la perte de repère d'un électorat déjà pour le moins fluctuant, et faire le jeu du capitalisme vert, du greenwahing et autre développement durable, qui veulent nous faire polluer un peu moins pour pouvoir polluer plus longtemps.

Les Jeunes Vert-e-s Genève avaient d'ailleurs bien senti l'importance d'apporter des thématiques fortes capables d'interpeller un électorat qui souhaite un monde différent, eux qui avaient proposé plusieurs propositions radicales dans leur programme pour les élections fédérales et ont permis « d'avoir un discours plus spécifique pour une partie de la population, et d'attirer des électeurs qui ne voteraient pas forcément pour nous », comme l'explique Yvan Rochat, président des Verts genevois. C'est cet électorat qu'il s'agit de (re)trouver dorénavant.

La génération que les médias présentent comme la génération montante chez les Verts, semble n'être finalement rien d'autre que l'appétit politique des quelques jeunes loups davantage attirés par l'attrait d'une position plus libérale pour servir leur ascension politique, que par les fondements d'une écologie politique critique envers le dogme de la croissance économique. Gageons que cette génération fera long feu, et que les idéaux verts sauront passer au-dessus de l'ambition d'un petit nombre.

Afin d'éviter d'autres camouflets électoraux, souhaitons donc pour 2012 que les Verts aient le courage de leurs idées et de leurs fondamentaux, en osant apporter la thématique de la décroissance dans l'espace public, et ainsi, à continuer de jouer leur rôle d'opposition aux politiques en place, toutes obnubilées par la course à la croissance.

14:18 Écrit par Julien Cart | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : verts, écologie, croissance, décroissance, politique |  Facebook | | | |

20/04/2010

Décroissance ou développement durable ?

Le Réseau Objection de Croissance-Genève (ROC-GE), l'Association des Etudiant-e-s en Science Politique et Relations Internationales (AESPRI) et EcoAttitude ont le plaisir de vous convier à une Conférence-débat jeudi 29 avril à 20h à Genève (Uni-Mail).

Elle est intitulée Décroissance ou développement durable ? et revêt un caractère à la fois inédit et fort en contrastes. En effet, MM. les professeurs Serge Latouche, Professeur émérite à la faculté de droit, économie et gestion à l'Université Paris-Sud, rencontrera un contradicteur de poid en la personne de Hans Björn Püttgen, Professeur ordinaire à l'EPFL, chaire de gestion des systèmeFlyer Latouche Puttgen.pdf.jpgs énergétiques. Le débat sera modéré par Lucile Solari, journaliste à la Radio romande, productrice de l'émission Prise de Terre.

Deux éminences vont nous offrir une opposition de style que l'on attend avec grande impatience. Le premier, Serge Latouche, est économiste et philosophe, spécialiste des rapports économiques Nord-Sud, et un des initiateurs du mouvement de la décroissance. Il n'est pas inutile de rappeler, à ce propos, que le mot « décroissance » a été employé la première fois par l'universitaire installé à Genève Jacques Grinevald, traducteur, disciple et ami du père de la bioéconomie, Nicholas Georgescu-Roegen. Il rencontra ce dernier en 1974 et fit paraître en français le travail du mathématicien américano-roumain dans un petit livre de 1979 intitulé « Demain la décroissance : entropie-écologie-économie », traduit et préfacé par Ivo Rens et Jacques Grinevald (Lausanne, éd. Pierre-Marcel Favre).

Pour en revenir à Serge Latouche, il est l'auteur de livres tels que "Survivre au développement : Le pari de la décroissance", "De la décolonisation de l'imaginaire économique à la construction d'une société alternative", et du "Petit Traité de la décroissance sereine…". De même, il a contribué à amener dans le débat public les thèses de la décron115511701797253_1534.jpgissance, notamment par ses nombreux articles parus dans des revues telles que le Monde Diplomatique. Enfin, Latouche intervient à plusieurs reprises dans le superbe film de Jean-Paul Jaud Nos enfants nous accuseront ainsi que dans le dernier film de Coline Serreau Solutions locales pour un désordre global.

Son contradicteur d'un soir, le professeur Hans-Björn Püttgen est à la tête du Centre de l'énergie interdisciplinaire, créé par la direction de l'EPFL. Farouche défenseur du progrès et de la Science à qui il s'en remet totalement pour nous sortir des crises multiples auxquelles nous sommes confrontés, il est l'auteur de "La Suisse pourrait devenir un modèle énergétique en Europe". Son approche du développement durable contrastera sans nul doute avec l'approche critique de la décroissance de Serge Latouche, pour qui le développement qu'il soit « durable » ou « soutenable » est loin d'être la solution, puisqu'il est destructeur de la nature et générateur d’inégalités sociales.

Ce débat a lieu avec le soutien du Courrier, d'APRES - Chambre de l'économie sociale et solidaire, et de la Coordination Climat et Justice Sociale. Venez donc nombreuses et nombreux débattre avec nos invités sur ces deux voies qui s'offrent à nous en ce début de 21ème siècle.

 

 

20:01 Écrit par Julien Cart dans Politique | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : décroissance, productivisme, sciences, progrès, capitalisme |  Facebook | | | |

26/03/2010

L'individu méritocratique

L’individu méritocratique n'est autre que le capitaliste type qui se complaît dans un système où le mérite détermine la hiérarchie. En bon libéral, il juge naturel que celui qui a fait un effort en tire un avantage, soit récompensé, en domine d'autres, moins méritants. Les dommages collatéraux, qui ne manqueront pas d'accompagner cette idéologie, ne l'empêcheront pas de dormir. Normal, c'est mérité !

Cet individu atomisé et auto-suffisant développe une idéologie amenant à tout régir par le capitalisme et à propulser l'ultra-libéralisme. Il s'est trouvé un maître à penser en la personne de Jacques-André Haury, le nouveau patron des vert'lib vaudois, qui propose « un autre programme social [que la gauche, ndlr.], tout aussi juste : celui qui se base sur la récompense de l'effort » et dont la logorrhée n'a rien à envier au darwinisme social le plus primaire.

Derrière la méritocratie réside l'idée que si je ne suis pas capable de m'adapter aux normes sociales majoritaires en vigueur  (efficacité, rendement, compétition) sous-tendues par l'idéologie capitaliste, il est normal que j'en fasse les frais. Pour l'individu méritocratique, les personnes qui accumuleront les burnout (maintenant on parle de burn-in), ne seront à ses yeux que des « accidents de parcours » : la masse de la population méritante, elle, n’est pas touchée. Dès lors, pour lui, il est normal et juste socialement que ces personnes souffrent, soient discriminées et laissées pour compte, tandis que d'autres profitent de leur réussite. Mais surtout, l'important est qu'elles n'importunent pas trop les forts, ceux qui ont du mérite.

Les « valeurs communes des radicaux, démocrates-chrétiens et libéraux », merci M. Haury de nous le rappeler de manière si limpide, sont « ce dénominateur commun qu’est la notion du mérite. Toutes les autres «valeurs libérales» n'en sont que des dérivés. » Ainsi le méritocrate, sans surprise, vote-t-il à droite.

Cet adepte de l’individualisme méritocratique se retrouve d’ailleurs dans le sarkosysme (lequel s'inspire largement de Napoléon, qui fut l’un des premiers à s’appuyer sur le principe de méritocratie, l'Etat français étant largement friand de ces avantages en fonction du mérite : légion d'honneur, les Grandes Écoles, etc.). Ce libéral méritant, donc, s’en remet les yeux fermés à l’exemple du président français, lequel, non content de se reposer sur une dialectique du gagnant et du perdant, ou du délinquant et du méritant, incarne lui-même l’image de l’entrepreneur qui s’est « fait » lui-même, en passant même par une traversée du désert.

Le méritant donc ne craint pas une certaine faiblesse : tant qu’elle est surmontée ! Mais faisons confiance à Sarko, il prend exemple sur son homologue italien, en faisant du pied à l’extrême droite pour rester au pouvoir. Quelle plus belle marque d’ouverture envers les nationalistes que le débat sur l’Identité Nationale ?

Pour le méritocrate, la pire des hérésies n’est autre que la compassion. Bien qu’il soit issu d’une tradition religieuse conservatrice, le fait qu’on « excuse la faute en mettant en avant la faiblesse de l’être : milieu social défavorisé, formation scolaire insuffisante, fragilité psychologique » (J.-A. Haury) irrite au plus haut point l'adepte du libéralisme sauvage.

La performance individuelle est son seul spectre : sa seule foi, son seul dogme. Celle-ci se fait indépendamment de la présence de conditions institutionnelles, d’infrastructures ou de soutiens personnels ! Il n’y a pas de travail social déjà présent en amont de la performance. Seule demeure la culture du résultat.

Dès lors, il faut juger les hommes sur ce qu’ils produisent, et non sur ce qu’ils sont, comme l'a bien dit Haury : « le mérite, c'est l'attention apportée à l'œuvre plutôt qu'à l'être. » L’individu méritocratique s’est fait tout seul, il ne doit rien aux autres. C’est son mérite, sa capacité à s’adapter qui lui a permis d’en arriver là. Si par malheur sa réussite se termine, il ne le devra qu’à lui-même. C’est qu’il n’a pas travaillé assez ! Il aurait dû en faire plus, accepter les heures supplémentaires non payées que son patron avait l’intelligence de lui donner. Il aurait dû mettre encore plus de côté sa famille, ses amis et être plus performant pour sa boîte. Son mot d’ordre est « travailler plus pour gagner plus », et, même si sa conscience lui dit que les salaires stagnent et que les fruits du travail ne sont pas partagés à leur juste mesure, comme il a sagement appris qu’il valait mieux laisser sa conscience à la porte de son entreprise, il préfère s’en prendre aux salariés qui n’en veulent pas assez (ah ces fainéants) sans parler des étrangers, qui, eux, en veulent toujours plus. S’il est français, il pestera contre les 35 heures, et contre les grèves qui n’en finissent pas.

Sans surprise, le méritocrate préconise, avec Haury, de « reconstruire une école du mérite, qui valorise à la fois les meilleurs enseignants et les élèves qui font le plus d'efforts. » Il souhaite une société qui permette aux meilleurs d’accéder aux meilleures places, d’avoir la meilleure vie possible. Livrer les gens aux lois naturelles de la concurrence, de la compétition et de la sélection est donc la meilleure recette pour garantir à ces plus méritants et mieux adaptés, leur réussite totale. Et les autres ? Ils ne pourront que s’en vouloir de n’en avoir pas fait assez.

« Nous avons démocratisé l’accès à l’école sans démocratiser la réussite à l’École » disait Antoine Prost, en son temps. Le fait que cette réalité n’a fait qu’empirer ne touchera point l’individu méritocratique. Dans sa bulle idéologique, le fait que le système éducatif actuel et son culte de la performance individuelle opère un véritable déni du social ne le touche guère. A la rigueur, par souci d’humanisme, il concèdera à l’intégration le fait que de temps en temps (mais pas trop) un enfant en situation de handicap puisse participer aux cours comme les autres enfants. Mais il préférera soutenir, avec la gauche (comme quoi le méritocrate, comme Sarko, est très rassembleur) une initiative sur l’Accueil continu des élèves. Dans les discussions mondaines il sera fier de défendre l’idée de se débarrasser de ses enfants de 7h à 18h le soir. D’expliquer les contraintes que ces doux bambins représentent, celles-là même qui empêchent le méritant qu’il est d’être plus efficace, de penser moins et de produire plus. Il se fera un malin plaisir d’expliquer qu’ainsi il n’y aura plus de laissés-pour-compte (tiens, il s’en préoccupe, pour l’occasion !) : tous obtiendront l’égalité des chances et pourront aller travailler, verront leurs enfants pris en charge pour faire leur leçon, etc.

Bref, le méritant dédiera avec cœur et détermination son corps et son esprit à l’engraissement de l’économie. C’est pour lui une question d’honneur : s’il ne doit rien à personne, il est tout de même redevable à l’économie de son pays, et se doit de « renvoyer l’ascenseur ». Quitte à oublier qui il est.

Quitte à fermer les yeux sur le fait que, dès le départ, les inégalités ne mettent pas les êtres humains sur le même plan.

Cette idéologie méritocratique est d'autant plus dangereuse qu'elle se targue de l'idée d'égalité des chances, comme l'explique bien François Dubet dans son article : « l'égalité des chance est la seule manière de produire des inégalités justes, c'est-à-dire des inégalités tenant au mérite de chacun, à son travail, à sa vertu et à sa liberté puisque chacun doit être libre de mettre son propre mérite à l'épreuve. »

Le fait que « ni l'école ni le marché du travail ne parviennent à effacer les effets des inégalités sociales », l’individu méritocratique ne semble pas s’en soucier le moins du monde. Il est évident pour lui que celui qui prend plus de risque, travaille plus, gagne plus, sera naturellement davantage valorisé socialement, soit privilégié.

Les personnes sortant de ce modèle unique ? Par exemple celles étiquetées sous la dénomination de "handicapées" ? Tout juste leur permet-on d’aspirer à un semblant de vie sociale (voir ce très bon documentaire de la TSR, intitulé : « Mon enfant ne vole pas de ses propres ailes ») mais en fin de compte, elles retrouvent leur juste place, dans des réseaux parallèles – il ne faudrait pas qu’elles empêchent nos élites de mériter leurs réussite. Pour toute ouverture, des travaux de seconde mains (ateliers protégés - où elles expérimentent au quotidien le travail aliénant - renforçant ainsi leur fragilité mentale, déjà entamée par l'handicap). L'intégration est un beau mot, mais qui ne concerne guère notre individu méritocratique : mais enfin, engager une personne différente, c'est prendre un risque dans le bon fonctionnement de son entreprise ! Que diront en effet les clients ayant affaire à une personne différente ? Sans compter que la fragilité de ces personnes ne manquera pas de ralentir la course effrénée à la production. Les femmes, à ce titre et pour des raisons idéologiques identiques, sont aussi discriminées, comme en témoigne cette étude qui montre qu’en France, 70 % des employeurs préfèrent recruter un homme plutôt qu'une femme.

Donc notre individu prototypique et auto-suffisant est insensible à toutes ces situations de vie sortant de la norme. L'étranger refoulé parce que non conforme aux critères, le mendiant dans la rue à qui l'on confisque le peu d'argent ainsi que le droit de garde de ses enfants, le jeune dont plus rien n'a de sens dans une société vouée au consumérisme et à la domination et qui ne voit que la mort comme dernier recours, ces millions de personnes qui chaque soir téléphonent à des numéros d'urgence parce qu'ils n'ont plus personne à qui se confier (l'écoute, ça ne s'achète pas), etc. Ce sont les aléas de la méritocratie, les impondérables. Acceptons-les plutôt que de changer de système de pensée. Tout au plus, battons-nous, comme le PDC, élections fédérales obligent, pour le droit à l'apprentissage pour les sans-papiers (faudrait pas qu'ils puissent accéder uniquement à l'université, ces places réservées à nos élites).

Le fait qu’on sache, et de façon scientifique, comme l'explique bien dans son article la chercheuse américaine Sarah Blaffer Hrdy, anthropologue et primatologue, membre de l'Académie des Sciences, que l'altruisme et la coopération sont inscrits dans notre développement, et non pas la concurrence, le profit ou la domination, que l’on ait observé que la sélection du plus fort a été abandonnée pour la sélection de tous, pour le bien de la survie de l'espèce, ne désemplira cependant pas d’ardeur l’individu méritocratique. Que ce soit même sans doute cette coopération - dans la manière d'éduquer un enfant par exemple - qui a permis à l'humain d'évoluer autant, ne l’effleurera guère. Tant que sa réussite est au rendez-vous !

Certains lui argueront vainement que l’on reconnaît l'humain dans le secours qu'il apporte à celui qui est différent, qui souffre, qui est moins adapté à la survie, lorsqu'il éprouve de la compassion. On lui proposera de lire les Lettrés chinois (Mencius en tête) qui avaient bien compris, déjà en leur temps, que la morale trouvait son fondement dans la compassion devant la faiblesse d'autrui.

Mais il en est si loin ! Que voulez-vous, c’est un enfant de son temps ! Comme le dit bien François Dubet dans son article, « la société reste scandaleusement « aristocratique », dominée par la reproduction des rentes, des héritages et des privilèges, par la reproduction de la pauvreté et de l'exclusion et par toutes les ségrégations qui interdisent aux femmes, aux minorités, aux enfants de migrants, aux handicapés, d'entrer dans une compétition équitable. »

Enfin, le méritocrate ne s'intéresse au développement durable et à la préservation de la planète uniquement si cela risque de lui profiter. Il pense qu'en laissant faire le marché, en développant une meilleure efficacité énergétique, en soutenant la recherche et les inovations, nous consommerons moins de ressources. Bref, il est absorbé totalement par l'idéologie du progrès et n'imagine pas une seule seconde que le système actuel court à sa perte, laissé aux mains des « méritants », des pollueurs, des dirigeants. Et que celles et ceux qui en feront les frais en premier, seront ces mêmes laissés-pour-compte, les pays du Sud, qui eux aussi l'auront bien mérité : ils n'avaient qu'à se rallier plus rapidement au mythe de la croissance et du progrès.

Mais le plus grave dans l’idéologie méritocratique dans laquelle il a baigné depuis son jeune âge, est la culpabilité qu'elle engendre chez les laissés-pour-compte : « ceux qui échouent dans la mise en œuvre de leur mérite ne peuvent s'en prendre qu'à eux-mêmes. Ils ne peuvent pas se consoler ou se révolter en invoquant le destin, les dieux ou le capitalisme. Ils ne sont pas condamnés aux emplois les plus précaires et les plus mal payés à cause de la fatalité de leur naissance et de l'injustice de la société, mais à cause de leur absence de mérite. », explique François Dubet.

Les Jeunes Vert-e-s Genève l'ont bien compris, eux qui, dans leur nouvelle ligne politique expliquent que « l’engagement écologique doit s’accompagner d’une meilleure répartition des richesses. A l’échelle mondiale comme à l’échelle genevoise. Nous refusons une bipolarisation de la société entre riches et pauvres. Nous prônons la coopération, l’égalité d'accès aux besoins de base et la valorisation de la dignité humaine, plutôt que la compétition, la comparaison et la sélection (autrement dit, plutôt que la méritocratie qui justifie les discriminations sociales). La balance sociale ne peut continuer à se déséquilibrer ! »

Ce cher capitaliste nous rétorquera enfin que les inégalités (ou plutôt, je dirais, les différences) existeront toujours. Certes, nous avons toutes et tous des différences, et c'est tant mieux ! Il faut réfléchir aux manières de valoriser ces différences : non pas les opposer, non pas retenir uniquement les valeurs des plus méritants ! Favoriser la coopération, le partage, en finir avec la comparaison : apprendre aux enfants à s'auto-évaluer et non à se comparer à une moyenne définie par l'idéologie de la norme. En finir avec les notes, les sections, les sélections de toutes sortes. Proposer la baisse drastique du temps de travail et la démocratisation au sein des entreprises. Valoriser les tâches domestiques, les savoir-faire locaux et, de manière générale, toute activité non rémunérée qui apporte à la société mais qui n'est pas comptabilisée dans le PIB, notamment à travers l'instauration d'un revenu de base permettant à l'individu de sortir de l'aliénation que constitue le travail salarié. Enfin, créer une rupture avec les modèles patriarcaux dominants en remettant en question la domination patriarcale de nos sociétés largement sexistes : obtenir un congé parental à temps égal pour la femme et l'homme, remettre en question la manière dont le corps de la femme est représenté dans nos sociétés (entre autres dans la publicité), proposer la parité dans les organes étatiques, et j'en passe.

02:52 Écrit par Julien Cart | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : mérite, libéralisme, efficacité, réussite, école, décroissance |  Facebook | | | |

18/01/2010

Sortir du dogme de la croissance

Depuis quelques mois, plus que jamais, nous vivons dans un monde en crise : crises financière, climatique et énergétique, sociale et culturelle, dont la simultanéité est historiquement inédite et les conséquences improbables : paupérisation, guerres de contrôle pour les ressources, chômage, réfugiés climatiques... Les pistes proposées pour endiguer ces crises, qu’elles soient néolibérales ou progressistes, restent invariablement dans le paradigme du développement et de la croissance économique. Seule la croissance va « créer » des emploilogojvg.pngs, vaincre le chômage et sortir les pays de la crise. Personne ne se demande de quelle croissance on parle ? Quelles sont les productions utiles qu’il est souhaitable, nécessaire d’augmenter ? Qu’est-ce qui manque réellement ? Et quelles sont les choses frivoles ou néfastes dont il serait sage de diminuer, voir de supprimer à terme la production ?

Ces questions essentielles remettent en cause le capitalisme, mais aussi le productivisme et donc nos modèles de développement (surconsommation, transports énergivores, agriculture intensive, filières industrielles et militaires nocives et inutiles, etc).

Alors nous préférons inventer des concepts «fourre tout», tel que le «développement durable», lequel présuppose la possibilité du respect de l’environnement et du social dans un contexte de croissance économique. Mais en faisant de la croissance une nécessité, le «développement durable» n’abandonne-t-il pas toute tentative sérieuse d’éliminer les activités économiques nuisibles ? Ce concept n’est-il pas qu’un alibi pour poursuivre en toute impunité un développement, par essence, non durable ? Une aubaine dans la mesure où il autorise à ne pas interroger ce qui doit précisément l’être: le développement lui-même ! En effet, de quel développement s’agit-il ? Celui de la pollution, du mépris de la nature de la vie et de ses lois, celui de la quête folle de richesses matérielles ?

Une autre manière de faire l’impasse sur les vraies questions est de s’en remettre les yeux fermés à la croyance que la technologie apportera des solutions aux préoccupations écologiques : voitures électriques, décontamination, organismes génétiquement modifiés, biogaz et éthanol... Or, ces «solutions» ne sont pas sans conséquences. Notre société valorise systématiquement le progrès et l’innovation technologique, dans un souci de croissance infinie, sans considérer l’ensemble de leurs conséquences et oublie que c’est cette même foi qui a engendré les catastrophes écologiques que la technologie prétend aujourd’hui solutionner !
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Aujourd’hui pourtant, comme le souligne Hervé Kempf (Comment les riches détruisent le monde, 2008), «l’augmentation de la consommation matérielle globale n’est plus associée à une augmentation du bien-être collectif - elle entraîne au contraire une dégradation de ce bien-être.». En effet, la croissance érigée en dogme provoque l’épuisement des ressources naturelles de la planète, la dégradation de la biosphère et les inégalités entre ceux qui profitent de la croissance et ceux qu’elle sacrifie, sans compter l’uniformisation culturelle qui en résulte. Plus que jamais confrontés aux effets désastreux du dogme de la croissance économique, du productivisme et du consumérisme, il n’est pas trop tard pour renouer avec nos capacités d’autolimitation et de création, individuellement avec la simplicité volontaire et collectivement avec la décroissance. Il s’agit d’un long cheminement de reprise en main individuelle et collective. Une démarche de simplicité volontaire favorisera le travail à temps partiel, permettra de libérer du temps pour nous éduquer, lire, réfléchir, se mettre au jardinage, aux techniques artisanales ou de réparation, au travail bénévole coopératif, etc. Au niveau collectif, la décroissance visera une baisse de la consommation matérielle, à savoir la remise en question du volume considérable des déplacements d’hommes et de marchandises sur la planète, ainsi que la décroissance des inégalités avec, par exemple, l’instauration d’un revenu minimum et d’un revenu maximum. En un mot, la décroissance, en refusant le dogme de la croissance basé sur le modèle productiviste, a le mérite d’opérer une réelle ouVERTure en décolonisant notre imaginaire et en nous donnant les moyens de nous réapproprier nos existences tout en respectant la planète et les pays du Sud.

Article tiré du nouveau journal « ouVERTure » des Jeunes Vert-es romand-es


Le journal « ouVERTure » paraîtra quatre fois par année et est téléchargeable ici. Afin de soutenir les Jeunes Vert-es romand-es, vous pouvez souscrire à un abonnement de 25.- par année et ainsi recevoir le journal à domicile sur papier recyclé. Pour ce faire, envoyez un mail avec votre adresse à : Jeunes Vert-es Genève

Plus d'infos sur les activités liées aux Jeunes Vert-e-s Genève et à l'objection de croissance en Suisse

00:13 Écrit par Julien Cart dans Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : décroissance, antiproductivisme, anticapitalisme, écosocialisme |  Facebook | | | |