14/06/2011

We can do it (too) !

En ce 14 juin 2011, dans toute la Suisse, nous fêtons plusieurs anniversaires1. Les hommes seront nombreux à manifester avec les femmes dans les rues de Suisse, espérons-le. Pourtant, forts des avancées législatives, beaucoup de nos concitoyennes et concitoyens croient que l'égalité entre les sexes est désormais acquise, que le mouvement féministe n'a plus de raison d'être et que les inégalités ne concernent que les autres cultures. Nombreux sont celles et ceux qui estiment que nous vivons dans le « mythe-de-l'égalité-déjà-là »2, et que le patriarcat ne serait qu'un vieux souvenir.

On a cependant pu relever combien notre société demeurait emprunte de patriarcat lors de l'affaire DSK (voir à ce propos mon blog "Le procès DSK : révélateur de l'inconscient machiste et raciste des dominants"), et les commentaires sexistes des personnalités publiques qui ont suivi. Aucun mot pour parler de la victime présumée, une minimisation de l'horreur que constitue le viol, et pas un mot sur les milliers de victimes qui n'osent pas porter plainte en Suisse et dans le monde.

Quant à l'égalité, elle n'est pas acquise dans les faits, et loin de là. Pire, les lobbies « masculinistes » très riches et bien organisés, surfent sur la tendance et prévoient des listes en vue des élections fédérales d'octobre3. Avec en ligne de mire, la remise en cause des lois sur l'avortement, sur le harcèlement sexuel ou sur le divorce ainsi que de la pénalisation des violences masculines contre les femmes et contre les enfants, tout cela sous prétexte que les femmes auraient obtenu trop de droits et seraient les nouvelles privilégiées. 220px-We_Can_Do_It!.jpg

Or ces revendications qui émanent des milieux de défense des pères oublient que ces droits acquis par les féministes ont été arrachés dans la lutte, et qu'avant eux, les femmes ont dû assumer des devoirs : la contraception avant l'IVG, le travail domestique avant la garde des enfants, tout le contraire de ces mouvements « masculinistes » qui voudraient le beurre et l'argent du beurre : la garde partagée, mais sans partage des tâches domestiques, ni la remise en question de l'attribution du patronyme aux enfants.

C'est vrai, certains hommes se sentent eux aussi discriminés de par leur sexe. Mais cela n'est rien comparé au système d'oppression qui existe envers les femmes, et ce malgré les lois inscrites dans notre Constitution. En effet, les femmes continuent de subir des pressions plus grandes que les hommes dans toutes les sphères de la société. En tant qu'hommes, sommes-nous le symbole de la conception et de l'élevage des enfants ? Avons-nous, à cet égard, reçu une poupée et une dînette à chaque Noël pendant que notre sœur recevait un jeu pour devenir super héros ? Avons-nous les mêmes risques de subir des violences physiques, sexuelles ou verbales, à l'instar de 40% des femmes en Suisse ? Est-ce que lorsque nous parlons en assemblée, nous nous faisons couper la parole 8 fois sur 10 ?

Dans le monde professionnel, ce n'est pas mieux : le taux d'activité des femmes est inférieur à celui des hommes et leur taux de chômage plus élevé. De plus, le travail à temps partiel reste l'apanage du travail féminin, sans que ce soit un choix. Par ailleurs, les femmes demeurent en retrait des décisions : 82% d'hommes sont en train de rédiger la nouvelle Constitution de notre cher canton de Genève, des hommes qui ont osé proposer la rédaction d'une Constitution cantonale sans y inscrire l'égalité entre femmes et hommes, une première historique en Suisse.

Enfin, vous l'aurez remarqué, les femmes ne sont par contre pas sous-représentées sur les publicités, où on les voit couramment dans des positions suggérant des viols collectifs, ou encore abêties, sans compter la prostitution et la pornographie : le corps des femmes doit être disponible pour assouvir les plaisirs masculins et engraisser le capital.

Si toutes ces inégalités perdurent, c'est qu'il existe un rapport social qui les rend légitime. Et c'est bien à ce rapport d'oppression que les féministes s'attaquent, et aux privilèges masculins qui en découlent. Dès lors, pour certains hommes, l'évolution féministe devient un problème, et ils se battent pour revenir en arrière. Pourtant, c'est hors de la guerre des sexes que l'égalité se dessine : le féminisme ne souhaite ni opposer un sexe contre l'autre, ni évacuer les hommes des combats à mener, mais cherche bien au contraire à dénoncer, ensemble, le rapport d'oppression entre les sexes qui structure nos sociétés en défaveur des femmes.

En tant qu'hommes, nous avons une responsabilité encore plus grande dans la reproduction sociale de cette domination à l'encontre des femmes, du fait des privilèges que nous procure la position de dominant. Comme le souligne Christian Schiess dans un article au Courrier, "une position d’homme procure un accès prioritaire aux ressources matérielles et symboliques, par exemple à un travail mieux payé et mieux reconnu, ou encore à une plus grande liberté dans l’usage des espaces publics. Les hommes développent diverses stratégies pour accéder à ces privilèges, même si ces stratégies ne sont pas toujours conscientes."

Prendre conscience de notre position de privilégiés et de ces stratégies qui la préserve (à savoir la domination lors des prises de décision, les temps de parole dans les débats, la division genrée des tâches, les propos sexistes, etc.) est donc un premier pas à faire pour nous désolidariser des mécanismes d'oppression qui structurent la société à tous les niveaux. Nous ne pouvons pas/plus nous cacher derrière une pseudo aliénation masculine qui serait à chercher dans le poids du viriarcat qui pèserait sur nos épaules : certes la socialisation masculine nous apprend à recourir aux postures de dominants dès l'enfance, et il est difficile d'y déroger, certes les médias dominants et l'inconscient collectif n'aide pas à cette prise de conscience. Néanmoins c'est à nous de faire le pas, de nous décentrer et de comprendre pleinement l’existence des femmes et leur vécu opprimé. Le meilleur moyen pour ce faire demeure de rencontrer des femministes et de se mêler à leur lutte. Le 14 juin est donc un très bon moyen pour ce faire !

Pourtant, certains, Pascal Bruckner en tête (voir son article au Matin faisant l'amalgame entre le puritanisme américain et l'affaire DSK : et voir ceIllustration article 14 juin Julien C..JPGt autre article d'une journaliste française à New York qui lui répond très bien, et montre le retard pris dans nos pays quant à la dénonciation du harcèlement), avec sa grande amie Elizabeth Badinter, dénonceront dans cette posture féministe la victimisation des femmes. Ce cher Bruckner est en effet devenu depuis plusieurs années le chantre de la lutte contre la « victimisation » plutôt que contre les discriminations. Qu'est-ce donc ? Comme nous l'explique Mona Chollet dans "Rêves de droite, Défaire l’imaginaire sarkozyste", c'est l'arme idéologique la plus récente pour dénigrer celles et ceux qui luttent contre les discriminations, en les accusant de procès en « victimisation ». Le discours de Bruckner dépasse les seuls féministes, sont visés les descendants d’esclaves ou de colonisés, et par extension toutes les formes de plainte, de contestation ou de revendication.  Et c'est bien ce cher Bruckner qui a lancé le concept, en 1995, et qui ensuite a été popularisé par Élisabeth Badinter (son écrit "Fausse route" consacré aux « excès » du féminisme, en 2003, se référait dès les premières pages à Bruckner...tiens tiens).

Ce discours qu'implique-t-il au-delà d'un simple machisme obsessionnel défendant ses privilèges ? Il implique le postulat naïf d’une égalité de départ qui nie les systèmes d'oppression qui existent (envers les classes défavorisées comme envers la classe de sexe des femmes) et nous met de manière inégalitaire devant les possibilités offertes. Ce cher Bruckner est le champion de ces concepts vides des « y a qu’à », « y a qu’à s’épanouir en tant qu’individu », « y a qu’à voyager », « y a qu’à se prendre en main », et, pour les femmes battues, « y a qu’à faire ses valises », dit Élisabeth Badinter... En gros, y'a qu'à pas être des victimes, y'a qu'à pas se faire violer, et y'a qu'à se sortir les pouces du cul.

Pour en terminer, nous souhaitons donc que ce 14 juin soit une occasion pour les hommes de comprendre sur le terrain le vécu opprimé des femmes, et qu'il contribuera à développer l’empathie en amenuisant les résistances masculines aux théories féministes. Que les hommes comprendront un peu peu plus que l'égalité est loin d'être acquise, et que "y'a qu'à faire des lois" ne suffit pas. Et que c'est seulement lorsque les hommes parviendront à se désolidariser du groupe social des hommes et de ce qui le caractérise, la masculinité, le masculinisme et autre viriarcat, que nous pourrons, à travers un apprentissage de l'empathie, construire un monde où les rapports d'oppression hommes-femmes auront définitivement disparu.

We can do it (too) !

Illustration : Ludivine Cornaglia

1 À savoir : les 100 ans de la Journée internationale des droits des femmes, les 40 ans du droit de vote, les 30 ans de l'article constitutionnel inscrivant dans la loi l'égalité entre les sexes, les 20 ans de la Grève des femmes, qui avait rassemblé un demi-million de personnes pour dénoncer les inégalités et l'absence de mesures concrètes, et enfin les 15 ans de la loi sur l'égalité entre femmes et hommes dans les rapports de travail.

2 Christine Delphy, sociologue féministe dénonce en ces termes l'idée que de nos jours l'égalité est chose faite et est devenue une conviction partagée par beaucoup.

3 René Kuhn, ex UDC, et sa Communauté d'intérêt antiféminisme (IGAF) ont annoncé leur intention de présenter des candidats, probablement dans le canton de Zurich : http://www.lematin.ch/actu/va-attendre-rene-kuhn-triomphe...

 

03:30 Écrit par Julien Cart | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : égalité, 14 juin |  Facebook | | | |