27/08/2013

Le coeur a sa politique que la politique ne connaît pas

En ce 27 août 2013, je remets ma démission du Conseil municipal de la Ville de Genève. Je suis appelé sous d'autres cieux, c(i)eux de mon enfance, en Pays de Vaud, où je me réjouis de reconstruire une nouvelle aventure, autant professionnelle, sentimentale que politique. Et oui, le cœur a sa politique, que la politique ne connaît pas !

A Genève, je suis arrivé il y environ cinq ans, en ne connaissant rien ni personne (sauf une) - et encore moins le monde politique. Le monde associatif m'était même lui aussi, totalement inconnu. Retour, en texte et en images, sur cinq années bien mouvementées.

Les Verts genevois, et particulièrement les Jeunes Vert-e-s, auxquels j'ai adhéré dès mon arrivée sur le territoire, ont été pour moi une manière de rentrer directement dans le concret des luttes sociales et politiques - et de dLogo_gross.jpgécouvrir le monde associatif. Je fus aussitôt sur le terrain en effet, avant même la première rencontre formelle avec les Jeunes Vert-e-s, pour récolter en faveur de l'initiative "pour des véhicules plus respectueux des personnes" (aussi faussement appelée "anti-4x4") : malheureusement j'allais apprendre bien plus tard que cette dernière serait - pour des raisons politico-stratégiques - retirée en faveur du contre-projet du Conseil Fédéral. Satisfaction des lobbies automobiles, et victoire du pragmatisme politique si cher aux partis sociaux-démocrates. Autrement dit, à l'époque, je nageais encore dans l'espoir d'une démocratie directe capable de sortir des logiques consuméristes en chamboulant les rapports de force. Mais pourtant, très rapidement, j'ai pu observer que c'est bel et bien le "pragmatisme", le "raisonnable" et la peur de l'échec aux élections qui remportaient l'adhésion de l’intelligentsia des partis gouvernementaux. L'audace en politique, je pouvais toujours attendre.

Fort de ces premiers pas en politique, et du contexte prudent pour ne pas dire démotivant auquel j'ai rapidement dû faire face, je me mis à construire d'autres réseaux, et, notamment, avec le soutien de jeunes motivés de différents roc-rodc.jpghorizons de gauche, je contribuai à fonder le Réseau Objection de Croissance (ROC), réseau défendant les idées de la décroissance, qui aujourd'hui s'étend dans toute la Suisse romande et a enfanté un journal, Moins!, premier journal romand d'écologie politique. A noter que l'événement qui a contribué à lancer ce réseau fut la Journée sans achat du 30.09.2008 à Genève. Cette manifestation émanait de l'alliance pour le moins historiquement improbable, entre des communistes, des chrétiens et de jeunes écolos. Enfin un peu d'audace. Un minimum pour "décoloniser notre imaginaire" (S. Latouche) du dogme de la croissance infinie - tellement implanté dans nos esprits et nos politiques.

Vinrent ensuite des combats à l'intérieur des Verts pour tenter d'éviter la droitisation du parti qui s'enamourait de plus enAffiches_RVB_A4_WEB_Page_4.jpg plus des thèses libérales - jusqu'à amener certains pontes à parler d'alliance avec les verts libéraux. Ou comment vendre son âme électorale pour quelques misérables strapontins politiques. A l'intérieur des jeunes vert-e-s genevois-e-s, à travers ma co-présidence, nous tentâmes bien de lancer quelques idées fortes en mettant sur la table les thèses de l'écologie politique, avec le soutien de quelques Verts. Avant l'échec et le bilan final négatif qui m'amena à démissionner du parti en fin d'année passée, il faut avouer que l'aventure occasionna quelques beaux moments aussi, concrétisée par une campagne électorale pour le Conseil national en 2011 où les Jeunes Vert-e-s finirent première liste jeune du canton, grâce à des idées proprement révolutionnaires et à une campagne d'affichage détonante. Preuve que l'audace en politique n'est pas qu'un vain mot. Mais l'idylle devait tourner court, et les compromissions des Verts avec le capital eurent raison de mon adhésion à ce parti.

Entre temps, j'étais devenu conseiller municipal en Ville de Genève, où je m'étais installé après plusieurs déménagements dans le canton. 274998944.jpegAu sein des élu-e-s vert-e-s du Conseil Municipal, nous n'étions que deux petits nouveaux, le reste de l'équipe fonctionnait déjà selon leurs méthodes et l’acclimatation ne fut pas simple - surtout lorsque Fabienne Fischer annonça sa démission. J'ai donc appris que le pragmatisme était de mise aussi et surtout dans les enceintes politiques - lors des votes, et qu'il ne fallait pas en déroger. Les affres de la politique genevoise, avec leur lot de coups orchestrés par des partis populistes prêts à tout pour gagner une demi-minute d’audience sur Léman Bleu, la télévision locale, finirent de me distancier de ce spectacle indigne d'une démocratie.

Petit retour en arrière. Avant mon élection, la droite, en la personne d'Isabel Rochat, avait tenté de freiner mon élan insouciant en me collant un procès pour ma participation à la Critcal Mass, ce défilé cycliste spontané 197354_1842190691202_1133619161_2174544_3253056_n.jpgqui a lieu dans les grandes villes du monde entier chaque dernier vendredi du mois, et qui dénonce le tout-bagnole, en voulant faire croire que j'en étais le principal instigateur... Résultat : un procès perdu pour la droite, et une publicité monstre pour la Critical mass. Quelques temps plus tard, Maudi-Maudet reprendra à son compte cette lutte contre les cyclistes, avec son néologisme électoral devenu culte, visant à stigmatiser une partie de la population : les dangereux "cycloterroristes".

 

Entre temps, je m'engageai dans différentes associations, et militai notamment activement au sein du Collectif du 14 juin et participai à l'organisation collectif.JPGdes événements autour du 14 juin 2011, qui fêtait les 100 ans de la Journée internationale des droits des femmes, les 40 ans du droit de vote, les 30 ans de l'article constitutionnel inscrivant dans la loi l'égalité entre les sexes, les 20 ans de la Grève des femmes et enfin les 15 ans de la loi sur l'égalité entre femmes et hommes dans les rapports de travail. En tant qu'hommes, responsables de la domination envers les femmes, et de la reproduction chaque jour du patriarcat, nous sommes d'autant plus appelés à nous engager avec les féministes en faveur de l'égalité dans les faits. We can do it (too) !

Autre sujet de militantisme qui m'occupa, les droits politiques des personnes étrangères à Genève. Je participai à la création de ViVRe (Vivre Voter Représenter), 3444860613.jpgqui, pendant deux ans, s'est engagé contre l'exclusion de 40% de la population du canton de Genève, population qui reste toujours exclue lors des scrutins cantonaux à cause de manigances politco-politiciennes, comme ce fut encore le cas lors de la Constituante, qui a vu les étrangers devenir une monnaie d'échange pour permettre aux partis gouvernementaux de faire passer leur couleuvre de Constitution. Une goutte de plus dans le vase du pragmatisme et de la compromission - cette fois-ci au profit de la droite dure, celle qui exclut au nom de la provenance des personnes.

A propos d'exclusion, la goutte qui fit déborder cette fois totalement le vase, vint d'un certain Conseiller national Vert, qui proposa, il y a quelques mois, en matière d'asile, de réhabiliter le statut de saisonnier, cette fois en créant des contingents d'extra-européens âgés de moins de 30 ans expulsables après 1 ou 2 ans. "La politique migratoire à l'aune de l'économie", avais-je titré dans mon blog en son temps, dénonçant que le seul domaine où les Verts pouvaient se targuer d'avoir encore une certaine légitimité était désormais lui aussi sacrifié au profit de la carrière d'un seul. "La politique à l'aune de l'économie, et des tribulations électorales", voilà qui serait un titre adéquat pour finir de dresser le tableau de mes cinq années passées à Genève et dans le monde politique. Un apprentissage difficile des réalités me direz-vous. Une envie surtout de m'engager encore davantage pour le bien commun en faveur de toutes et tous. Pas au même rythme évidemment, obligations professionnelles obligent - car si j'ai pu donner autant de temps au débat citoyen, c'est aussi parce que je n'ai pas travaillé à plein temps durant ces cinq années. D'où mon combat en faveur de la baisse drastique du temps de travail, afin de mieux le partager, à l'heure où il est toujours plus difficile pour les plus jeunes de trouver un emploi.

Mais le tableau ne serait pas complet si j'omettais de mentionner que tout ceci n'aurait pas pu exister sans les nombreuses personnes qui m'ont soutenu et ont partagé un peu de ces cinq ans avec moi, au front des luttes sociales ou simplement à travers leur amitié et présence chaque fois unique. Il serait difficile et indécent de citer leur nom ici, ceci relevant de l'intimité - et ces personnes resteront en moi à jamais, et je les remercie de tout coeur. S'il n'est pas difficile pour moi de quitter le monde politique genevois (au contraire, c'est même un soulagement), le souvenir vivace de toutes ces rencontres et amitiés provoque forcément en moi une certaine amertume - mais ne dramatisons pas : je ne pars pas au bout du monde, mais dans la ville d'à côté, que d'aucun genevois traiterait de "rupestre".

Je resterai évidemment proche de mes différents engagements au niveau national, au sein du ROC, et de tshirt-paresse.jpgl'association BIEN.CH qui milite pour l'instauration d'un revenu de base inconditionnel pour toutes et tous, et soutient activement l'initiative populaire fédérale lancée et sur le point d'aboutir. Et je ne manquerai pas de m'investir au sein de mon nouveau parti, SolidaritéS Vaud, qui représente tout à fait les idées pour lesquelles je désire m'engager.

Je me réjouis, enfin, de retrouver une vie associative et politique dense et engagée à Lausanne, et de tisser de nouvelles relations. Je finirai avec un passage de la dernière lettre d'Antoine de Saint Exupéry, "Que faut-il dire aux hommes ?", lettre au Général X, écrite la veille de sa mort, qui nous rappelle que l'homme ne vit pas d'abord de politique ou d'économie, mais bien d'amour et de significations. Voilà pourquoi il faut nous battre.

"Ah ! Général, il n’y a qu’un problème, un seul de par le monde. Rendre aux hommes une signification spirituelle, des inquiétudes spirituelles, faire pleuvoir sur eux quelque chose qui ressemble à un chant grégorien. On ne peut vivre de frigidaires, de politique, de bilans et de mots croisés, voyez-vous ! On ne peut plus vivre sans poésie, couleur ni amour. Rien qu’à entendre un chant villageois du 15 ème siècle, on mesure la pente descendue. Il ne reste rien que la voix du robot de la propagande (pardonnez-moi). Deux milliards d’hommes n’entendent plus que le robot, ne comprennent plus que le robot, se font robots."

Et donc fort heureusement, on l'a vu, "le cœur a sa politique que la politique ne connaît pas".

13:38 Écrit par Julien Cart | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook | | | |