11/12/2012

La politique migratoire à l'aune de l'économie

Je ne peux que réagir vivement à la grave proposition en matière d'asile (ou plutôt, d'économie, ndlr.) visant à créer le statut d'extra-européen saisonnier, mesure qui est attribuée aux Verts dans le débat public, sans débat préalable à l'interne, par l'entremise d'un conseiller national. Cette réaction a par ailleurs déplu à ce même conseiller national si peu attaché à l'idée même de débat, lequel m'a en effet bloqué sur un réseau social. Voici donc la teneur de ma réaction censurée :

Je lis, atterré, l'article du Temps. Il y avait les saisonniers italiens, et maintenant un membre éminent de notre parti veut créer les "saisonniers extra-européens" (sic!). Retour sur un article pour le moins choquant.

Dans le titre de l'article, on apprend que "la gauche passe à l'offensive" en matière de "politique migratoire". Il faudrait plutôt lire, en matière "d'économie"... C'est en effet à cette aune-là désormais que la "gauche" (et Les Verts, engagés malgré eux sur cette voie par une personnalité) semble s'attaquer aux questions de politique migratoire.

Le postulat posé est que les emplois non-qualifiés ne sont pas désirés par les Suisses et les Européens, dès lors, pourquoi ne pas recourir à une migration saisonnière pour y palier ? On crée donc des contingents d'extra-européens (ces migrants de troisième classe), qui ne devront pas avoir plus de 30 ans (les vieux ne sont pas corvéables à merci), à qui on délivre un permis de 1 à 2 ans, non renouvelable pendant 3 ans, sans regroupement familial (pas de risque d'immigration massive, ouf!) et on retient leurs cotisations sociales jusqu'à ce qu'ils reviennent dans leurs pays, histoire d'être certains qu'ils y retournent.

Ainsi tout le monde est content, la bonne morale (les travailleurs clandestins diminueraient, comme leur exploitation dû à leur statut précaire), l'économie qui a besoin de main d’œuvre pour ses basses besognes, et la droite, qui veut le beurre (la main d’œuvre non qualifiée) et l'argent du beurre (des salaires indécents) et le sourire de crémière (une main d’œuvre non-pérenne, renouvelable et corvéable à merci, toujours jeune, pour renflouer le capital).

Oui le pragmatisme de gauche permet de rassembler large, et à l'économie de sortir toujours gagnante. La dignité humaine, quant à elle... mais qui s'en préoccupe, de la dignité ? Ce qui compte après tout, ce sont les mesures pragmatiques... et les besoins de l'économie!

Mais (mal)heureusement comme disait Max Frisch, « Ils voulaient des bras et il leur vint des êtres humains ! »

Et puis, l'idée même de "contingents" devrait nous faire bondir. Les années des initiatives Schwarzenbach (voir le document de la RTS "Les enfants du placard") ne sont plus très loin avec ce genre de proposition qui exige l'importation des jeunes femmes pour faire les domestiques sans avoir droit au regroupement familial et sans espoir d'un permis de séjour durable. Et quand on lit les critères de cette immigration choisie à la sauce UDC, cette sélections des bons migrants qui auront droit de s'installer pendant quelques mois en Suisse, cela fait tout simplement frémir pour quelque chose imaginé par un Vert (entre autres : - Avoir moins de 30 ans; ‐ Compétences et/ou disposition à faire les travaux dans les secteurs décidés en Suisse; ‐ Disponibilité financière suffisante pour payer le voyage aller‐retour et les premiers frais sur place; ‐ Une personne par famille à la fois). Source : Permis « travail‐formation » provisoire pour les migrants des pays tiers. Antonio Hodgers – Les Verts ‐ Genève)...

L'autre chose pour le moins inadmissible que l'on apprend dans cet article, c'est que ce projet indécent pour un groupe politique comme Les Verts, n'a même pas été au préalable (avant qu'il soit promu dans le domaine public) discuté au sein des Verts. Or selon moi au sein d'un parti démocratique comme le nôtre, au niveau des décisions aussi fondamentales que celles touchant au droit d'asile, rien ne devrait se faire sans une large consultation de la base. Mais là encore, ce n'est pas la première fois qu'on est confronté à de tels débordements émanent de cette personne, allant clairement contre les valeurs Vertes. Alors que le PS apparaît cohérent, proposant dans l'article des mesures reconnues et validées au sein d'une assemblée générale, les Verts apparaissent comme un parti dirigé par une personnalité qui y dicte ses idées de fond, les abordant devant les journalistes avant que le débat soit lancé à l'interne...alors même qu'on lit que cela fait plusieurs mois que cette personnalité s'affaire sur la question!

Cet article, par le fond et par la forme, engage les Verts sur une position à des années lumières de pouvoir être la leur, alors même que ceux-ci n'ont rien décidé sur la question. Il faut donc dénoncer ces pratiques, il en va de la simple crédibilité de notre parti !

12:12 Écrit par Julien Cart dans Politique | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook | | | |

Commentaires

Merci Julien pour ce billet. Il est triste de constater qu'au XXIème siècle, la notion "d'esclavage" soit encore autant d'actualité. Merci pour votre engagement et votre engouement à défendre cette notion que l'on nomme "dignitié humaine".
Avec mes meilleures salutations.

Écrit par : Charlotte | 11/12/2012

Je suis totalement débordé à la veille d'une absence et donnant un dernier coup de rein en faveur du référendum sur l'urgence asile. Je tiens cependant à manifester ma solidarité, je l'avoue sans avoir le temps de me pencher plus avant sur la question, avec l'effarement qui a saisi Julien Cart à la lecture du Temps à propos de la proposition de quotas d'extra-européens pour faire pièce au détournement du droit d'asile pour restreindre l'immigration "économique". C'est proprement insensé que recycler des propositions s'apparentant aux quotas de saisonniers et à l'immigration "choisie" sarkozyste pour satisfaire les besoins variables de l'économie d'un patronat qui serait hostile à la pérennisation du droit de séjour associé au droit de travail, insensé que cela puisse être proposé par un conseiller national Vert qui a débuté sa carrière comme valeureux combattant du droit des migrants. Antonio ressaisis-toi !

Écrit par : Dario CIPRUT | 12/12/2012

BRAVO JULIEN POUR CE TEXTE EXTRÊMEMENT FORT ! JE ME PERMETS DE LE COPIER POUR LE DIFFUSER DANS LE "FORUM DES LUTTES ET DES RESISTANCES" LAUSANNOIS AINSI QU'AU MOUVEMENT SOS ASILE-VAUD, SI TU LE PERMETS..
MOI AUSSI J'AI CRU TOMBER A LA RENVERSE EN ENTENDANT LES PROPOS DE HODGERS...
TU VAS CERTAINEMENT POURSUIVRE TES LUTTES, ET NOUS ALLONS NOUS Y RENCONTRER !
FELICITATIONS POUR TON COURAGE, JULIEN !

Marianne Waeber

Écrit par : marianne waeber | 11/01/2013

Cher Julien...l'idée d'Antonio Hodjers est une excellente piste! Quand on connait les espoirs et les désespoirs des femmes latino sans papiers dont les salaires sont si bas qu'elles ne peuvent rien économiser et se trouvent piégées en Suisse...La pression sur les adolescents venus avec leur mère...la pauvreté extrême, l'impossibilité de payer la caisse maladie...les familles suisses qui profitent d'aides au ménage sous payées...
L'esclavage, c'est la situation actuelle des sans-papiers. Tout ce qui peut y mettre fin est bon à prendre. Surtout si c'est un projet susceptible de réunir une majorité ! Même si certaines modalités de la proposition doivent être discutées et améliorées (par exemple la durée du séjour, trop courte pour envisager économies et formation). J'ai bien connu les saisonniers : leur situation ressemblait plus à l'exploitation actuelle des sans-papiers qu'à une proposition de migration temporaire...
Il faut demander leur avis aux personnes concernées et au centre de contact suisse-immigrés : je serais curieuse de leur réponse...
Elisabeth

Écrit par : Elisabeth Di Zuzio | 13/01/2013

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