27/06/2012

La Liberté, cette belle chimère...

La Liberté, cette belle chimère...

Nous l'adorons tellement, nous focalisons tellement d'attention sur elle, et pourtant : c'est sans doute le vocable qui a perdu le plus de signification aujourd'hui.

Spinoza, Nietzsche et d'autres ont fait cette critique de l'illusion d'un libre arbitre qui préfère ignorer les véritables causes qui nous font agir:

Spinoza écrit dans L'Ethique : « Telle est cette liberté humaine que tous se vantent de posséder et qui consiste en cela seul que les hommes ont conscience de leurs appétits et ignorent les causes qui les déterminent. Un enfant croit librement appéter le lait, un jeune garçon irrité vouloir se venger et, s'il est poltron, vouloir fuir. Un ivrogne croit dire par un libre décret de son âme ce qu'ensuite, revenu à la sobriété, il aurait voulu taire. De même un délirant, un bavard, et bien d'autres de même farine, croient agir par un libre décret de l'âme et non se laisser contraindre ».

Et Nietzsche aussi : "Aussi longtemps que nous ne nous sentons pas dépendre de quoi que ce soit, nous nous estimons indépendants : sophisme qui montre combien l'homme est orgueilleux et despotique. Car il admet ici qu'en toutes circonstances il remarquerait et reconnaîtrait sa dépendance dès qu'il la subirait, son postulat étant qu'il vit habituellement dans l'indépendance et qu'il éprouverait aussitôt une contradiction dans ses sentiments s'il venait exceptionnellement à la perdre."

En fait supposer que nous puissions être libre est déjà de l'ordre de la croyance - surtout dans une société telle que la nôtre où notre conscience est attaquée à longueur de journée avec le matraquage des informations, publicités, etc. qui nous déconnectent de nous-mêmes. Seuls les ermites ou les sages pourraient prétendre nous parler de Liberté : mais ils auraient tellement cultivé cette conscience les amenant à la liberté intérieure qu'ils seraient trop humbles pour prétendre la posséder.

Tout démontre, si on y réfléchit quelque peu, que notre liberté est bien peu réelle, et qu'elle dépend de tant de facteurs. Nos performances proviennent en effet de multiples événements en amont, de rencontres, d'influences, d'expériences, qui nous font être tels que nous sommes aujourd'hui et nous laisse présupposer ce que nous serons demain.

Ce qui importe donc, c'est de s'inscrire dans ce changement perpétuel, plutôt que dans l'idée bien chimérique d'une liberté déjà conquise - qui nous donnerait l'illusion de n'appartenir à personne, sauf à nous-mêmes.

Or si nous continuons de revendiquer avec tant d'ardeur une bien chimérique liberté, n'est-ce pas le signe profond d'une crainte de perdre l'idée d'une indépendance perçue comme le nouveau Saint Graal ?

Préoccupation bien légitime. Crainte fondamentale de se retrouver dépendant des autres, incapable de se débrouiller par soi-même. Mais certaines expériences de vie nous transmettent bien des choses, comme le fait de différencier liberté et autonomie. Être autonome c'est se mettre ses propres lois/règles/limites. C'est être réellement libre dans sa capacité d'auto-limitation. C'est connaître ses limites, c'est les accepter, c'est accepter de dépendre d'autrui : mieux, c'est reconnaître qu'autrui me fonde. Il faut lire Lévinas (ma responsabilité naît dans le regard d'autrui), et Butler aussi qui le reprend et va plus loin, en parlant du concept de Vulnérabilité. Il faut lire Alexandre Jollien pour qui parler de la norme est, sans doute comme parler de la liberté, une chimère : lui qui fait, dans un monde toujours plus aliéné au pouvoir et aux rapports de force, l'éloge de la faiblesse !

Un jour il faudra écrire l' "Eloge de la dépendance". Il faudra écrire combien, en nous retrouvant dépendant d'autrui, ce qui nous arrive chaque jour plusieurs fois si on y réfléchit bien, nous nous construisons nous-mêmes, et que c'est dans cette dépendance même, que nous pouvons nous situer, évoluer, grandir, bâtir, déconstruire, nous tromper, recommencer, etc. C'est bel et bien aux contacts d'autrui que nous apprenons à nous construire : et pas seulement le tout petit par imitation des adultes : mais tout au long de nos existences.

On craint parfois les étiquettes partisanes. On craint de nous engager dans tel mouvement car on risquerait de perdre notre âme, notre "indépendance d'esprit". C'est une des critiques que l'on fait souvent aux partis politiques : une fois adhéré dans un parti, nous perdrions notre liberté d'expression. Or si l'on adhère à un parti, c'est d'abord que nous nous retrouvons dans ses idées d'une manière large : c'est que nous avons quelque chose en commun qui nous unit avec les autres membres. On puise ensuite dans cette idéologie commune des idées, pensées, attitudes, puis on se forge nos propres idées, on évolue, influencé que nous sommes par cette mouvance. Est-ce que, pour autant, notre liberté est moindre ?! Bien au contraire : s'engager, se laisser influencer par certaines idées, est indispensable pour pouvoir ensuite les comprendre, les critiquer, voir les dépasser ou en changer. On ne perd pas en liberté, mais au contraire on devient davantage conscient-e de où nous nous situons. De plus, tout est engagement en fin de compte : dès que nous adhérons à un groupe, fréquentons telle ou telle population, classe, bref, dès que nous nous socialisons, nous sommes influencés et perdons notre "indépendance".

L'important est de pouvoir s'attacher, de reconnaître notre dépendance envers quelqu'un-e, envers une idée, un mouvement, d'une histoire (et cela nous arrive à toutes et tous, qu'on l'accepte et le conscientise ou non, qu'on le verbalise ou le revendique ou pas), et de parvenir à en prendre assez de distance pour ne pas s'y aliéner, s'y enliser : mais comment le faire si nous n'acceptons pas l'idée même que nous ayons pu être touché, changé, influencé par telle ou telle idée, telle ou telle personne, telle ou telle groupe, mouvement, etc. ?

L'important est de reconnaître nos dépendances, nos influences, nos faiblesses : c'est davantage elles qui nous fondent - que nos forces, croyances, objectifs, envies et que sais-je encore...

L'idéologie libérale est justement cette prétention que nous ne devrions rien à personne, que notre Liberté serait totale. Elle se fait l'image d'un être humain totalement libre, d'une économie totalement libre, qui serait extraite de toute condition, influence, bref, de toute humanité : seul règnerait un marché totalement libéré de toute influence (il n'y aurait plus de lobby, plus de possédants, plus de possédés, bref, l'idéal d'une liberté chimérique) : les humains seraient auto-suffisants, n'appartiendraient à aucun groupe ou seraient leur propre groupe, leur propre référence. Aucune dépendance envers autrui : seul mon mérite serait la cause de ma réussite (ou de mon échec) : on retrouve l'idéologie protestante méritocratique qui a fait fleurir le capitalisme et nos économies avec l'idée qu'il faut travailler dur pour mériter son salut (économique et religieux) afin de recruter une main d’œuvre corvéable à merci.

La méritocratie fait donc de nous des gens bien peu préoccupés d'autrui, des "individus méritocratiques" : puisqu'elle crée des humains déconnectés des autres, in-dépendants, incapables de dépendre d'autrui, de reconnaître combien ils doivent à tel ou tel personnage, telle ou telle idée, tel ou tel mouvement, tel parent, tel-le ami-e, tel-le voisin-e, etc. Elle nous pousse à croire que le responsable de notre mal-être, c'est justement ce voisin différent. Mais le vrai malaise est au-dedans de nous : c'est cette chimère prométhéenne qui nous persuade d'être nos propres concepteurs, nos propres créateurs.

Mais qui sait, demain c'est nous qui serons cet étranger, refoulé, sans terre d'asile, et gazé dans un camion...

Mais sommes-nous capables d'imaginer que cette horreur peut arriver demain à notre porte, qu'elle est arrivée il y a à peine plus de 50 ans en Europe, qu'elle arrive aujourd'hui en Tanzanie à cause de nous, et que cela dépend de nous pour qu'elle se reproduise ou pas ?

On préfère imaginer qu'on ne doit rien à personne, que personne ne nous doit rien, et vivre notre vie ainsi. Ce n'est pas la liberté, c'est l'esclavage. Se croire libre est la plus grande des illusions, la plus dangereuse des dérives. Mieux vaut prendre conscience de nos dépendances et de nos faiblesses : elles nous préserverons de la tentation de la toute-puissance et de l'individualisme roi.

Et n'oublions pas ce proverbe africain plein de sagesse qui résume beaucoup de chose : "Il faut tout un village pour éduquer un enfant".

06:00 Écrit par Julien Cart | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | | |

21/06/2012

Un projet de Constitution qui divise

Nous apprenons aujourd'hui que le MCG a dit non au projet de Constitution. C'est donc un sacré coup sur la tête de celles et ceux (à droite comme à gauche) qui ont cédé au chantage des populistes et de l'extrême droite : MCG et (bientôt) UDC vont refuser un projet qu'on a ficelé en dernière instance exprès pour eux - en boutant hors du projet l'éligibilité communale des étrangers (voir mon blog sur la question).

Ce projet de nouvelle Constitution semble donc diviser plus que jamais, malgré les volontés de celles et ceux qui étaient prêt-e-s à toutes les compromissions pour mieux rassembler.

Ci-dessous, je reproduis ma prise de parole lors de l'Assemblée Générale des Vert-e-s genevois-e-s quant à la prise de position sur le projet de nouvelle Constitution genevoise. Elle n'a pas suffi, et les Vert-e-s se sont prononcé-e-s lundi 18 juin pour le projet de Constitution à 45 voix contre 11, et 4 abstentions.

- Une première raison de refuser le projet de constitution : l'échec de l'éligibilité des étrangers... qui est tout simplement honteux ! S'engager dans un processus de refonte de la Constitution, doit rimer avec avancées en matière de droits politiques notamment : c'est pour cela que les Vert-e-s avaient accepté de rentrer dans ce processus. Il faut désormais en tirer les conséquences.
La question des droits politiques des étrangers est devenue centrale dans le débat et le processus autour de la Constituante, puisque cette question faisait partie des convergences : l'éligibilité des étrangers a été cédée - alors qu'elle bénéficiait du soutien d'une large majorité républicaine, dépassant les frontières gauche-droite (les Radicaux Ouverture l'avaient même inscrits dans leur programme). Elle a été cédée, cette maigre avancée, contre l'article sur l'imposition sur le lieu de domicile. La question des droits politiques des étrangers a donc été mise en balance avec des questions fiscales...c'est tout simplement scandaleux.
Mais personne n'est dupe : si cette question des droits politiques a été sabrée, c'est bien pour contenter l'extrême droite (UDC) et les populistes du MCG. Mauvais calcul : l'UDC a finalement dit NON au projet. Comme quoi, vouloir rallier la droite extrême ne fut pas un bon calcul.
Par ailleurs, la Constitution vaudoise révisée il y a peu, a inclus le droit d'éligibilité des étrangers, ce qui n'a pas empêché le texte d'être plébiscité par le peuple. La Genève internationale et son canton, qui défendent les questions d'intégration et d'ouverture sur le monde, seraient très peu avisés de consacrer l'immobilisme et de continuer d'exclure 40% de la population et 26% du corps électoral du canton en les privant du droit d'éligibilité communal et des droits de vote et d'éligibilité cantonal.
Il ne faut pas confondre consensus et compromission. Les Verts défendent les minorités, c'est même la diversité qui est une de leur valeur fondamentale.

- Ce nouveau texte consacre (article 112) la possibilité pour le Conseil d'Etat de « solliciter l'appui de l'armée, d'autres services fédéraux ou d'autres cantons à des fins civiles » (sic !). Cela, alors que l'armée n'est mentionnée nommément dans aucune constitution cantonale. Et la Constitution suisse garanti la séparation des tâches de sécurité intérieure et extérieure, en limitant grandement l'usage de l'armée pour des tâches civiles. On se rappelle, à Genève, des massacres de novembre 1932... Et on se pose la question : quelle est l'intention des constituant-e-s en garantissant la possibilité de faire appel à l'armée à l'intérieur en tout temps à des fins civiles non précises ? C'est un véritable danger pour la démocratie et les libertés pour une Genève qui est anti-militariste (la votation 1989 pour la suppression de l'armée avait vu le canton dire massivement OUI), qui a vocation de cité de la Paix et du droit humanitaire. Et les Verts sont un parti qui défend le pacifisme et dénonce les luttes armées. Soyons donc cohérent-e-s !

- Autre problème : le projet de constitution ne prévoit pas de mesures de prévention des violences parmi les tâches de l'Etat.

- Il ne fait pas mention de l'économie sociale et solidaire,
- ni de la souveraineté alimentaire,
- encore moins d'objectifs concrets de diminution des gaz à effet de serre,
- pas de garantie de l'exercice des droits syndicaux sur le lieu de travail : les syndicats ayant s'étant d'ailleurs prononcés tous contre ce projet de constitution.
- Il ne dit rien non plus sur une politique donnant la priorité aux réductions de la consommation énergétique et aux moyens de se passer du nucléaire
- Il propose même un chèque en blanc à la complémentarité des transports publics et privés, et donc on le sait, à la priorité donnée à la voiture. C'est tout le contraire que les Vert-e-s doivent soutenir, avec une politique prononcée en faveur des transports collectifs

- Pire, ce projet aggrave la situation actuelle ! L'augmentation du nombre de signatures nécessaires pour un référendum ou une initiative : en effet, puisque le nouveau projet définit ce nombre en pourcentage d'électeurs, on va vers une augmentation future et constante de ce nombre de signatures... alors qu'on sait que Genève est déjà dans le trio de tête en Suisse quant au nombre de signatures... Et qu'on sait aussi que le Grand Conseil est majoritairement à droite, et que le recourt aux outils de la démocratie directe est un moyen de résistance indispensable...

Finalement, on observe encore dans le projet de constitution, dans les principes des activités de l'Etat, qu'il est précisé que « l'Etat agit au service de la collectivité en complément de l'initiative privée et de la responsabilité individuelle » (art 9,1)

Ce n'est donc rien d'autre qu'un projet néo-libéral de Constitution... auquel il faut clairement s'opposer !

 

 

14:35 Écrit par Julien Cart | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : constituante, mcg, exclusion, étrangers |  Facebook | | | |