23/06/2011

Ce que les libéraux veulent

Avant tout, rendons à Mme Sandoz ce qui appartient à Mme Sandoz. Sa franchise et son naturel. Tellement que parfois elle parvient encore à nous étonner. On se souvient de l'infrarouge du 14 juin où cette dernière expliquait qu'en tant que protestante libérale elle n'était pas en faveur du mérite. Une libérale non méritocrate, tiens, il fallait le faire !

Mais aujourd'hui paraît dans le Temps une chronique de Suzette Sandoz intitulée "Ce que le peuple veut", où elle s'en prend d'ailleurs à un vert libéral (et oui, il existe bien des libéraux non méritocrates, alors pourquoi pas des verts lib'...) et explique que ce n'est pas parce que le peuple veut sortir du nucléaire, et qu'il le montre dans des manifestations, qu'il faut en sortir. Le fond de la pensée de Madame Sandoz est que la manifestation n'exprime pas la volonté populaire, pire, qu'elle est d'aspiration totalitaire car elle est guidée par la passion et non le débat rationnel. A ce qu'elle perçoit comme une pseudo expression populaire à tendance totalitaire, elle l'oppose à l'expression pure, vraie et libre de la votation démocratique qui s'exprime dans les urnes où, contrairement à la manifestation, "seuls participent au scrutin les titulaires du droit de vote, donc, le "peuple" dont les élus politiques ont la responsabilité".255770_10150266310306967_610301966_8850649_3137428_n.jpg

Ce qui dérange en fait Madame Sandoz, c'est que d'autres personnes que les "titulaires" du droit de vote (quelle triste expression) puissent s'exprimer sur des débats qui concernent toute la population (et non seulement les privilégié-e-s qui en détiennent le droit du fait de leur passeport). Ce qui dérange en fait cette libérale non-méritocrate (sic!) c'est que les manifestant-e-s ne sont pas réellement libres, puisqu'ils "obeissent à des slogans qui sont assimilables à de la pub". Suzette Sandoz se montre quelque peu naïve : parce que le débat démocratique débouchant sur un scrutin permet des débats contradictoires, le peuple "titulaire" serait moins manipulé... Et les slogans de l'UDC qui manipulent ce bon peuple jusque dans ses boîtes aux lettres, grâce aux comptes en banque bien fournis des bienfaiteurs libéraux de ces partis ? Comme si le débat et les arguments passionnels étaient réservés à la rue...
Pour l'ancienne conseillère nationale libérale, les manifestations sont trop brouillonnes et spontanées, alors que dans un débat démocratique finissant dans l'urne, il y a une campagne et des débats contradictoires organisés. Premièrement, cela démontre que Mme Sandoz ne connaît pas les manifestations (pas étonnant, elle n'y participe jamais) : il y a tout un travail participatif et collectif en amont pour préparer justement ces slogans, pour déterminer de manière plus ou moins démocratique qui va parler, quel message nous allons donner, etc. On peut regretter que bien sûr, la voix de chaque individu, mêlée à celle de la foule, soit forcément quelque peu dissoute dans le mouvement populaire, même si chacun-e vient avec le message qui lui est propre et l'exprime ou non sur une bannière, ou en son fort intérieur : mais n'est-ce pas justement en s'unissant derrière une cause que l'on démontre combien elle tient à coeur d'une partie de la collectivité et qu'il est donc légitime de se faire entendre ? Libre à celles et ceux qui ne sont pas d'accord de faire de même, et cela ne débouchera pas forcément par de la violence, contrairement à ce que prétend S. Sandoz.

C'est assez étonnant chez Mme Sandoz cette méfiance intrinsèque envers les manifestations. On ne peut l'expliquer autrement que par une crainte des mouvements populaires contre une caste de privilégiés, contre un ordre fantasmé où seule une élite pourrait s'exprimer sur les questions qui concerne chacune et chacun dans la cité. Etonnant qui plus est lorsqu'on connaît le combat de Mme Sandoz pour l'égalité des droits entre femmes et hommes : non titulaires du droit de vote, ces dernières ont bien dû se faire entendre par la caste mâle qui tentait de les contenir dans l'espace privé le plus longtemps possible afin de garder leurs privilèges. Mais peut-être que Madame Sandoz pense que, un beau matin de scrutin populaire en 1971, les hommes se sont levés...comme un seul homme de leur lit en se disant "tiens, octroyons le droit de vote à la moitié de la population encore non-titulaire, et tant pis pour la perte des privilèges qui en découlera", et que le suffrage féminin est né ainsi en Suisse...

Malheureusement les droits ne s'obtiennent pas simplement grâce aux scrutins populaires : en effet, aussi nombreux ces scrutins ont-ils été pour enfin aboutir au suffrage féminin, les femmes étant dans la sphère privée majoritairement, elles ne pouvaient pas se reposer sur l'espoir et l'impact d'un débat contradictoire d'égal à égal. Elles n'étaient pas devant les caméras pour défendre leur droit mais bel et bien dans la rue pour changer les mentalités. Se sont donc bel et bien les nombreuses manifestations (grève des femmes en tête) des femmes dans la rue qui ont permis les changements de mentalités et de rapports de force nécessaires à l'accès au suffrage féminin.

La vision sociétale de Mme Sandoz est donc aussi naïve que méprisante. Naïve parce qu'elle pense que les droits s'acquièrent uniquement par les urnes, alors que tout dans notre société montre que ce sont des rapports de forces (non-violents) qui ont permis aux plus faibles de défendre leurs droits (pensons aux syndicats) contre les possédants. Les manifestations sont des moyens de porter dans la rue les débats et questions importantes, et de donner place aux contre-pouvoirs des dominants qui détiennent les clés de la société sans que personne ni redise quoi que ce soit. Méprisante, car elle prétend que seuls les "titulaires" des droits démocratiques devraient pouvoir se prononcer et être pris en considération dans les débats de société. Or c'est dénier, au nom d'un papier qu'ils n'ont pas, le droit dès plus démocratique de s'exprimer, eux qui participent activement comme tout un chacun à la vie en société, payant des impôts et nos retraites, créat du lien social.

En un mot, ce que les libéraux veulent et Mme Sandoz en tête, nous ne le voulons pas. Nous ne voulons pas de la société asceptisée et élitiste, bien ordonnée où rien ne dépasse, de la libérale "non méritocrate". Vivent les manifestations et l'expression citoyenne qui jaillit et redynamise les débats souvent enlisés des scrutins électoraux ! Vivent celles et ceux qui ont encore envie de descendre dans la rue pour s'indigner, et pour revendiquer des causes justes. Les révolutions arabes et les mouvements de contestations des Indignés qui se propagent un peu partout sont les preuves vivantes, s'il le fallait encore, que la manifestation publique demeure un levier indispensable à la bonne marche de la démocartie. Puissent les libéraux genevois qui veulent restreindre les droits de manifestation, s'en inspirer.

17:56 Écrit par Julien Cart | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : droit, manifestation, démocratie |  Facebook | | | |

Commentaires

Pour une fois, nous sommes presque d'accord, y compris sur l'importance historique des manifestations dans l'émergence du processus démocratique. A deux détails près cependant. Mme Sandoz eut une belle carrière, mais elle ne saurait représenter aujourd'hui le courant libéral dans son ensemble. Contrairement à ce que vous sous-entendez. D'ailleurs vous le dites vous même: elle n'est même pas méritocrate!
Deuxièmement, les manifestations sont certes un élément essentiel de la démocratie, en ce sens qu'elles peuvent permettre à des minorités de faire entendre leurs voix. Mais elles ne représentent qu'elles-mêmes, ou plutôt que les manifestants, qui sont une minorité agissante, et pas forcément l'ensemble de la population. Même si, en gonflant démesurément, elles peuvent effectivement aboutir à des changements de régime...
Enfin, si les manifestations doivent être autorisées, ce n'est pas n'importe comment et ce n'est pas forcément n'importe quelle manifestation. Il faut des règles et des responsables connus et identifiés, pour limiter les débordements et les dérapages et pour responsabiliser aussi bien les participants que les organisateurs.
Par exemple, en cas de dégât injustifié à un véhicule ou un bien quelconque d'une personne innocente sur le parcours d'une manifestation, la victime doit pouvoir obtenir réparation. Une manifestation ne doit pas être une zone de non-droit. Et les organisateurs, le cas échéant, doivent pouvoir mettre sur pied un service d'ordre efficace. Cela fait partie des leçons de la démocratie que de prendre ses responsabilités et assumer l'autorité, au même titre que de débattre d'un slogan ou d'organiser la pub de la manif...

Écrit par : Philippe Souaille | 24/06/2011

Merci pour le partage, nous réjouissons de votre prochain article à écrire mieux, je vous souhaite une vie heureuse.

Écrit par : Tee Shirt Ralph Lauren | 06/07/2011

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