07/01/2011

Journaliste à la RTS : des critères de sélection discriminatoires ?

Voilà une nouvelle fois que les questions autour des musulmans redonnent du grain à moudre aux médias (et pas que sur les blogs de la Tribune). Notons que, pour une fois, ce sujet les concerne de près, puisqu'il s'agit de savoir si "foulard islamique et journalisme font bon ménage". Tout un programme ! Cette question est apparue après que la Radio Télévision Suisse ait reçu la candidature d'une jeune musulmane portant un hijab à un poste de journaliste.

Cette question qui prendra sans nul doute des airs d'affaire d'Etat, déchaîne déjà les passions, tous les politiques ont déjà leur avis sur la question (à part ceux qui n'ont pas le courage de leurs opinions, élections approchant : toujours les mêmes, inutile de les nommer donc). Elle a pour cadre un contexte particulier où la religion voit son rôle toujours grandi en matière de définition des identités individuelles ou collectives. Le contexte mondial provoque des incitations à défendre des valeurs qui seraient propres à l'Occident, défini alors comme chrétien. En Suisse des débats en rapport aux droits des minorités religieuses et à la place de la religion dans la sphère publique (initiative sur les minarets, débat sur l'enseignement de la religion à l'école, etc.) ne cessent de fleurir.

Pour le Temps, et son éditorialiste Patricia Briel, nous n'avons plus le choix : afin ne pas être vus comme faisant le lit de l'islamophobie, du repli identitaire dans lequel s'engouffrent les populistes et extrémistes de droite, nous devons revendiquer et défendre nos valeurs originales occidentales, évidemment chrétiennes.

Le recours à des valeurs pour s'identifier, pour se rassurer, pour se construire, tout simplement, est juste indispensable pour l'être humain et la société qui l'entoure : reste à savoir sur quelles valeurs nous nous basons, et quelles lectures historique de celles-ci nous faisons.

Pour l'éditorialiste, il y aurait un  « malaise de l'Europe face à ses racines chrétiennes et aux questions posées par une diversité religieuse croissante ». Or quelles sont ces sempiternelles "valeurs ou racines chrétiennes" ? Comment les définir, sont-elles seulement décelables et peuvent-elles être généralisée, pire, décrites comme « le » modèle qui aurait fondé notre identité européenne (si encore nous prétendons qu'il y en ait une, et une seule). Cessons de parler de "valeurs chrétiennes", titrait Nicolas Baumard, anthropologue à l'université d'Oxford, dans une tribune au Monde parue le jour de Noël. Il exprime bien l'idée selon laquelle « ce n'est pas à ses valeurs chrétiennes que l'Occident doit son succès, puisque celles-ci ne l'ont guère protégé de l'injustice et de la guerre, c'est à un contexte historique particulier, un certain équilibre des pouvoirs ayant permis l'émergence d'institutions respectueuses des individus. »

Revendiquer ces valeurs pour nous-mêmes, c'est « donner raison à ceux qui, en Asie, en Afrique ou au Proche-Orient, s'appuient sur les prétendues valeurs asiatiques ou musulmanes pour asseoir leur pouvoir et violer les droits individuels. Défendre la spécificité de l'Occident et le caractère chrétien de notre monde moderne, c'est dire à des millions d'hommes et de femmes qu'ils ne sont pas vraiment en mesure de vivre dans une société libre et égalitaire. Surtout, c'est se tromper de combat. »

C'est donc moins des valeurs chrétiennes qui manquent dans ces régions, « c'est avant tout de bonnes raisons de croire que la démocratie ou l'Etat de droit sont possibles et que le monde occidental est prêt à les accepter. Ce qui manque, ce sont des institutions justes et efficaces. L'échec américain, en Irak et en Afghanistan, tout comme la faillite de nos propres systèmes d'intégration sont là pour nous rappeler combien la tâche est difficile. »

Si nous revenons à notre question de départ, il faut se poser la question sur les raisons qui pourraient pousser le service public à refuser la candidature de cette personne. Pour certains, le principe de laïcité du service public doit être conservé à tout prix : « les journalistes peuvent avoir des convictions religieuses ou politiques mais ne doivent pas les afficher lorsqu'ils représentent le service public. La SSR représente l'Etat, et moi, je tiens à un Etat laïque! » s'emporte la socialiste Maria Roth-Bernasconi. En quoi le fait qu'une journaliste porte un voile ferait de notre Etat un Etat non laïque ? La posture unilatérale de certaines féministes sur cette question leur font manifestement oublier bien vite leurs premiers combats qui consistaient à permettre aux femmes de s'habiller tel qu'elles le désiraient.

D'autres, tels que Kathy Riklin (PDC/ZH), doutent de l'objectivité d'une journaliste affichant de manière ostentatoire ses convictions religieuses. Or qu'elle porte ou non le voile, une journaliste aura de toute manière une conviction personnelle, comme l'explique bien Jean- Jacques Roth « tous les journalistes ont leurs convictions.» L'élue PDC, elle, en rajoute, affirmant que « ce symbole d'oppression n'a pas sa place ni à l'école ni dans une entreprise de monopole comme la SSR.» On retrouve la rengaine PDC qui, tout d'un coup, comme l'UDC d'ailleurs, s'intéresse à l'oppression des femmes, tendance matérialisée par leur président qui surfait sans honte, après l'initiative anti-minaret, sur la vague isalmophobe en voulant interdire la burqa (avec des exceptions pour les riches qui viennent enrichir notre pays ? Ah non, ça c'était la proposition tout en nuance de notre ministre de la Justice et de la Police, Eveline Widmer-Schlumpf).

On vient même nous expliquer que « la SSR, qui est un service public, doit observer les mêmes règles que l'administration ou l'école publique qui n'engage pas d'enseignantes portant un voile» (Filippo Leutenegger, PLR/ZH). Nous verrons bien la décision prise par la RTS. Quoi qu'il en soit, si d'aventure la réponse était favorable à l'acceptation de journalistes ayant des signes religieux jugés ostentatoires, il faudrait remettre en question bon nombre de pratiques, notamment celle de l'interdiction pour les enseignantes de porter le voile dans les écoles. Ou sinon, il faudrait croire que les enfants seraient d'avantage manipulables que les auditeurs ou téléspectateurs. Or l'instruction publique n'a-t-elle pas comme premier rôle de susciter chez l'élève le regard critique ? Ce serait donc se donner une bien mauvaise image de nos élèves que de les considérer comme plus facilement manipulables. Les moutons n'ont pas d'âge, sans doute ce sont même en majorité les plus âgés qui votent UDC. Quant à l'idée qu'un voile influencerait le contenu même de l'instruction donnée : il n'y a pas besoin d'études pour en dénoncer le caractère infondé. Avant que l'interdiction soit officiellement prononcée, à Genève et dans d'autres cantons, les enseignantes voilées dispensaient leurs cours sans poser de problème, ni aux parents des élèves ni à une société qui n'avait pas encore incorporé son besoin de se différencier des autres en imposant des modèles sous couvert de laïcité ou de défense de valeurs occidentales chrétiennes. Il a fallu, à Genève, qu'une journaliste (tiens donc) fasse du bruit sur l'une d'elles, pour que Madame la Conseillère d'Etat Brunschwig Graf, en exercice à l'époque, se sente obligée de tout faire pour l'empêcher de continuer à enseigner ainsi vêtue.

Bref, en résumé ne nous mettons pas dans une situation grossière et difficielement tenable, où nous jugerions sur les habits culturels et religieux d'une personne pour statuer sur sa capacité à être admise en tant que journaliste ou non dans un service public. Que nos amis de droite, qui tiennent la méritocratie en adoration, retrouvent quelque peu leurs valeurs et expliquent que c'est bien sur les compétences et qualités de la candidate que doit s'opérer la sélection, et non sur sa couleur de peau, son habillage ou ses convictions personnelles.

18:29 Écrit par Julien Cart dans Politique | Lien permanent | Commentaires (8) |  Facebook | | | |

Commentaires

Bonjour,

Vous avez raison: le voile n'est en aucun cas un indice d'influence de contenu.
Je me permets néanmoins d'ajouter qu'un journaliste se doit d'être impartial, et d'éviter dans la mesure du possible:

1) que ses opinions personnelles soient détectables.

2) qu'il peut ou doit, cesser de traiter un sujet lorsque sa religion, ses accointances peuvent être sources de remise en question de son ''objectivité''.

Le problème n'étant pas l'émetteur, mais bien le récepteur.

Je vous invite donc à lire ceci: http://olivierfrancey.blog.tdg.ch/archive/2011/01/07/du-voile-en-journalisme.html

Amicalement, Olivier Francey

Écrit par : Olivier Francey | 08/01/2011

"La Constitution fédérale mentionne que la compétence d’organiser les rapports entre l’Etat et les communautés religieuses est du ressort des cantons qui sont libres de le faire dans le respect des autres dispositions constitutionnelles (art. 72 al. 1 Cst. féd.)."

Cela est sous la réserve de la dispositions spéciale qui prohibe les minarets (72 al. 3 Cst.féd.). Il est clair que le port d'un voile ou foulard islamique à la SSR conduirait certains à vouloir l'adoption d'une nouvelle disposition constitutionnelle au niveau fédéral au sujet du voile si ce n'est du foulard islamique. Les initiants sont là, qui attendent, l'occasion serait électoralement trop belle.

De plus, se pose une question de droit. Celle de l'effet du droit cantonal. Son statut fédéral exonère-t'il la SSR des lois cantonales territorialement compétentes ? Non, au vu de l'article 3 Cst.féd.. A tout le moins tant que la SSR n'est pas entravée par le droit cantonal dans les tâches que lui assigne le droit fédéral.

- Quid de l'impact droit cantonal genevois où la SSR officie pour partie ?

Genève est laïque et la laïcité est, aux yeux de la Cour européenne des droits de l'homme, une technique admissible afin de s'opposer à la shari'ah (Affaire Refah Partisi, mais aussi affaires du foulard islamique genevois (institutrice du primaire) et des foulards islamiques français (élèves de l'école secondaire)).

- La SSR serait-elle entravée dans la mission que lui prescrit le droit fédéral ?

Selon l'ancien juge fédéral Roulier le port du voile pourrait mettre mal à l'aise les interlocuteurs de cette journaliste. N'est-ce pas là la démonstration de ce que le port du foulard/voile et non sa prohibition pourrait entraver la SSR dans sa mission ? Certes l'ancien juge met en avant l'intolérance des interlocuteurs de la journalistes, intolérance qu'il condamne. Cela est-il pertinent ? La SSR ne doit-elle pas faire l'effort d'être au mieux acceptée par ses interlocuteurs pour être au mieux informée par ceux-ci. N'a-t'elle pas le devoir de s'adapter au terrain et à ses interlocuteurs pour accomplir au mieux sa mission ? N'est-ce pas ce qu'impose le droit à l'information de l'administré ? Si Monsieur Roulier veut voir en les interlocuteurs de la journaliste et non en le foulard/voile l'élément perturbateur, il perd de vue qu'en fin de compte que c'est l'administré et son droit à l'information qui est compromis. C'est la mission d'intérêt public de la SSR qui est compromise par le port du voile/foulard.

Écrit par : CEDH | 09/01/2011

Le port du voile refait surface sans cesse. Il est donc important de réfléchir sur le sens de la norme coranique censée régler ce voile. Cette norme est tellement ambiguë qu'elle donne lieu dans la société musulmane à différentes manières de voiler les femmes, chaque groupe prétendant obéir à des injonctions divines. Or, le Coran demande de couvrir le sexe et non pas la tête. Voir mon article: http://blogdesamialdeeb.blog.tdg.ch/archive/2009/10/12/le-coran-demande-de-voiler-la-tete-ou-le-sexe.html

Écrit par : Sami Aldeeb | 09/01/2011

voir aussi: Débat sur le voile à la SSR : Laïcité, liberté de religion et lois d’exception
http://pascalgemperli.blog.24heures.ch/

Salutations,
pscl

Écrit par : Pascal Gemperli | 09/01/2011

Bonjour,

J'étais ce matin à la RSR dans l'émission Médialogues, à propos de l'engagement dans le service public d'une personne portant le voile.

Le podcast : http://medias.rsr.ch/la-1ere/programmes/medialogues/2011/medialogues_20110114_standard_sequence-4_20110114-1020_305e0528-aba7-466d-a050-05e226268017-128k.mp3

Écrit par : Julien Cart | 14/01/2011

Pourquoi tant de débats par rapport à cette jeune femme? Que je sache la religion est un droit d'ordre privé, elle n'a pas à nous imposer sa religion ostensiblement. Chacun prie chez soit, ou à leur temple du bon dieu qui commence à nous pourrir la vie. Mes respects aux croyants, mais qu'ils soient discrets, nous n'avons que faire de leur prosélytisme.

Écrit par : rose des sables | 29/01/2011

Pourquoi encore revenir sur le sujet, nos lois sont claires et si vous les trouve injustes ou islamophobes dans ce cas, lancez une initiative Sur la question et vous verrez si vous pouvez récolter des signatures. J'en doute car le port du voile et toutes ses revendications soi-disant divines des membres les plus vindicatifs de la communauté Mulsulmane suisse commence à nous échauffer les oreilles.

Écrit par : Sirène | 29/01/2011

Dans certains pays du monde des femmes sont battues et tuées pour refus de porter le voile, symbole de l'oppression des femmes, de la soumission de la femme. Si en Europe nous banalisons le voile, nous ouvrons la porte à toutes le dérives.

Écrit par : Hakim | 29/01/2011

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