23/06/2010

Les vélos, ces fragiles boucs émissaires du trafic motorisé

Comme chaque dernier vendredi du mois, la Critical Mass de Genève a eu lieu dès 18h30 dans les rues du centre-ville ce 28 mai dernier. Environ huit cent cyclistes (sept cents, selon la police) ont participé à cet événement festif qui exige un plus grand espace pour les déplacements non-motorisés. Cette manifestation est organisée tous les derniers vendredis du mois, et a lieu dans environ 325 35740_433835936966_610301966_5647314_729526_n.jpgvilles sur plusieurs continents. Elle a subi ces derniers temps, à Genève, une répression policière complétement disportionnée, comme relaté dans Indymedia et le Courrier.

Chaque ville ayant ses propres particularités, la Critical Mass de Genève porte à la fois un message mondial commun et un message genevois. Au vu de l’actuelle répression que subissent les jeunes et la culture alternative, mais également devant la condamnation ou la disparition de tout ce qui entrave la circulation des marchandises, de l’argent et des travailleurs, nous pouvons donner un sens très politique à la répression policière que la Critical Mass subit, tout comme celle que subissent les vélos, ces fragiles boucs émissaires d'un trafic motorisé qui les met en danger à chaque instant. Voir à ce sujet le dernier article de la Tribune où on apprend que la police n'a, ces derniers jours, rien d'autre à faire que de mettre des amendes à des cyclistes qui -la majeur partie du temps- ne dérangent ni ne blessent personne (proportionnellement et comparativement aux dégâts engendrés par les voitures), cela, comme par hasard, quelques jours avant la prochaine Critical Mass à Genève (voir l'événement facebook).

Les revendications de la « masse critique » rassemblent des manifestant-e-s de nombreux pays : il s’agit tout d’abord de porter un message de sociabilité dans des villes où le vivre ensemble est largement sacrifié. Appliquant avant l’heure cette évolution qu’ils souhaitent pour l’espace public, bien souvent après les Critical Mass, mais aussi pendant, les participants se retrouvent pour des moments conviviaux, comme vendredi 28 mai dernier où a été organisé un repas convivial en musique, gratuit et ouvert à tout-e-s.

La jeunesse qu’on nous présente volontiers comme essoufflée et absente du débat démocratique, témoigne dans ce genre d’actions décalées qu’elle n’a pas abdiqué et qu’elle souhaite faire entendre sa voix. La Critial Mass, en tant que lieu d’expression d’une volonté populaire, rassemble d’ailleurs de nombreuses participantes et participants de moins de 18 ans. La moyenne d’âge très basse pourrait orienter les exigences formulées par la Critical en termes d’affrontement de générations. DSC00639.JPGCe clivage, bien que remis en question par plusieurs quadragénaires demeurés jeunes d’esprit, amène néanmoins à considérer que cette jeunesse demande un espace aux plus âgés et à aux responsables politiques, une place pour vivre, pour se déplacer, pour exister. Quoi qu’il en soit cette « masse critique » refuse le monopole de la voiture et remet en question la domination des plus forts sur les plus faibles.

Par ailleurs, c’est bien la jeune génération qui va devoir assumer la catastrophe écologique, bien représentée par la prédominance de la voiture individuelle. Un simple chiffre met en évidence l’aberration du système automobile dans une ville étroite comme Genève : l’infrastructure pour les voitures recouvre trois fois plus de territoire que le logement (483 ha bétonnés pour le logement contre 1'637 ha consacrés aux routes, parkings et autoroutes. Calcul d’après les chiffres de l’OFS) ; de plus, elle ralentit les vélos, les piétons, les transports publics d’environ 25%. Au-delà de Genève, la voiture tue 350 personnes par an et en blesse 26 000, en Suisse. Enfin, ce fait non chiffrable n’est pas de moindre importance : la voiture détruit l’espace de rencontre que représente la rue.

A la rupture des rencontres et du lien social s’ajoute un autre fait, plus grave encore : la déshumanisation des rapports. Coupé des perceptions sensorielles, mis à part la vue, l’être humain vu à travers un pare-brise est déréalisé, presque comme dans un jeu vidéo. La déshumanisation ne s’arrête pas là, DSC00668.JPGla domination par le moteur, qui concerne tous les engins motorisés, fausse les rapports entre les personnes en modifiant les vitesses, le pouvoir, les possibilités et les rôles de chacun. Ainsi, selon que l’on conduit, marche, ou pédale, chacun devient un obstacle pour l’autre.

Le mouvement de la Critical Mass est le cri des jeunes qui réclament un changement. Saurons-nous l’entendre ? La rue pour un jeune, est un espace de socialisation par excellence, comme il l’est pour chaque citoyen-ne-s : les rues piétonnes ne sont-elles pas appréciées par une grande majorité de la population ?

Ces revendications, qu’on les trouve compréhensibles, légitimes ou nécessaires, sont pourtant en passe d’être marginalisées voire criminalisées. Si l’accord tacite de sacrifier 350 personnes par an sur les routes suisses pour le système automobile n’est pas remis en question, le droit des jeunes à manifester pour d’autres rues est lui victime de répression. En effet, plus les personnes sont nombreuses à réclamer des espaces non-motorisés, plus la police tant à criminaliser ces rassemblements.

Demander plus d’espace de vie est pourtant un droit légitime, la Critical Mass n’a d’ailleurs rien d’illégal : c’est un mouvement spontané de cyclistes, sans organisation ni leader. Comme l’a précisé le Tribunal de police lui-même, il n’y a pas à demander d'autorisation pour ce type d'événement spontané qui a existé depuis des années à Genève sans jamais poser de problèmes. Pourtant, ces deux derniers mois, les policiers suivent le cortège avec une à trois camionnettes, filment les participant-e-s à leur insu et cherchent à provoquer les cyclistes pour4257_98798296966_610301966_2627633_1930521_n.jpg qu’ils répondent et soient d’office criminalisés. La moindre occasion semble bonne pour procéder à des arrestations. C’est ce qui est arrivé vendredi dernier à un participant qui a eu droit à une interpellation violentissime de la part d’agents de l’ordre public dont les bavures deviennent monnaie courante (coups et blessures, insultes et humiliations, et comme résultat : clavicule fracturée) : voilà ce que la police propose pour casser l’énergie et la motivation des jeunes.

Les participant-e-s à la Critical Mass ont pour directives de suivre le cortège pacifiquement, de ne pas provoquer la police et de laisser passer piétons, transports publics et ambulances. La seule conséquence provoquée par ce rassemblement est de ralentir les automobiles, aucune violence ou dégât ne devrait naître d’un changement de vitesse de circulation.

Or les automobilistes comme d’ailleurs les policiers semblent parfois oublier qu’ils ont à faire à des êtres humains, souvent à des mineurs, qu’ils mettent en danger inutilement en roulant trop vite au milieu ou à proximité du cortège. Blesser les personnes n’est assurément pas le rôle de la police. Pour éviter ce genre de débordement, ou de perte de contrôle qui peut avoir des suites fatales, ils serait bon que les policiers viennent à vélo. Ils pourraient ainsi protéger de manière égale toute personne qui pourrait être victime de violence, qu’elle soit du côté cycliste ou automobiliste, dans cette manifestation sans moteur.

Quant à nous, c’est notre devoir de venir nombreuses et nombreux à titre personnel pour soutenir ce mouvement social !

Prochaine Critical Mass : vendredi 25 juin, 18h, Pont des Bergues, Genève. A Lausanne : 17h30, Montbenon.

La base de cet article est paru dans le Journal Gauchebdo du 4 juin 2010

03:51 Écrit par Julien Cart | Lien permanent | Commentaires (23) | Tags : vélo, critical mass |  Facebook | | | |